Noir. Apnée visuelle. Pas de sensibilisation des photorécepteurs, pas d'impression d'une image inversée sur ma rétine, pas de mobilisation du nerf optique. Rien. Du coup, les autres sens sont exacerbés. Dans ce monde de noir où je règne, rien ne m'échappe. J'entends le moindre grincement de mon lit à chacun de mes mouvements. Le froissement du tissu de la couette contre ma peau, ou contre le tissu de mes vêtements. Ma respiration, calme et consciente. Les bruits de la rue. Les rideaux qui flottent faiblement, bercés par une brise. Je sens, aussi. Faible vent sur ma peau, une bise fraîche qui me fait frissonner. La couette est douce, la toile de coton est usée jusqu'à la corde. Et les odeurs. La mienne, tellement concentrée dans cette pièce que je la perçois. Une fragrance printanière, qui rappelle que la fenêtre est restée ouverte toute la journée. Mélange subtil d'odeurs lourdes et grasses de la ville avec celles, plus délicates, des végétaux qui se développent. On peut même sentir que le soleil fait son grand retour.
Dans ce monde de noir, je n'ai pas peur. Je maîtrise tout. Je ne vois rien, et je peux donc l'imaginer comme je veux. Oublié, le désordre honteux qui y règne. Oubliées, les photos qui se décollent au mur. Oubliée cette horrible journée. Dans mon monde de noir, je maîtrise tout. Dans mon monde de noir, tu n'es pas là. Pas de toi dans mon monde. Quand je pense que j'y ai songé !
Tu ne viendras pas. Tu ne viendras plus. Tu vas me laisser seul maître de ce monde de noir, où personne ne verra jamais que le roi se meurt. De toutes façons, tu t'en moques. Je suis devenu le cadet de tes soucis il y a déjà bien longtemps. Alors, encore une fois, j'ai fait abstraction d'un de mes sens. Je l'ai vu, je l'ai senti à l'éloignement de ton odeur, à la raréfaction de ta peau touchant la mienne, à un peu moins de ton goût dans ma bouche. Comme un animal blessé, je me suis retiré dans mon royaume de noir. Je vais panser mes blessures. Dans le noir. Parce qu'un esprit qui saigne ne peut tacher mon royaume. Le noir bat le rouge à plates coutures. Je n'ai rien dit. J'ai laissé faire. C'est ton droit de partir, le mien de rester. Plutôt mon devoir. Le roi ne peut se défaire de son royaume, il y est attaché, coûte que coûte. Si ça se trouve, tout s'est passé pour le mieux, et tu aurais détruit mon royaume de noir, avec toute cette lumière que tu as toujours en toi et qui m'avais tellement plu. La lumière. Tu n'es pas un ange, mais en avais tout l'air. Et moi, j'étais et je reste dans mon noir tant chéri.
Je soupire. Je m'enfonce un peu plus dans mon royaume de noir, et ferme les yeux. C'est ce que j'aime tant ici. Ouverts ou fermés, peu importe. Comme si voir ne servait à rien, alors qu'au dehors de mon royaume de noir, voir est primordial. Je suis bien. Des mains d'obscurité m'entourent et me caressent. Je m'allonge sur mon lit, tout va bien.
Et soudain, ça reprend. Comme une vague dans mon ventre. Elle gronde dans mes oreilles, résonne à mes tympans, me hurle qu'elle veut et qu'elle va sortir. Elle n'en a rien à faire que je sois roi de mon monde de noir. Elle s'en rit doucement, et n'a aucun respect pour les conventions qui ont cours dans mon royaume. Je tente de respirer calmement, de maîtriser l'onde de choc qui me parcourt. Je ne le vois pas mais je sens que mon ventre est agité de spasmes incontrôlés. La vague se dresse et s'intensifie, elle puise loin en moi et compte tout emporter sur son passage. Elle aussi veut connaître le royaume de noir, peut-être. Sa gestation est de courte durée, et l'heure de sa délivrance approche à grand pas. Elle cherche à sortir par tous les moyens, mais je ne veux pas. Pas encore, pas cette fois. Je ne veux pas que la vague vienne souiller mon royaume. La vague s'arme de griffes, elle n'a cure de ma résistance, et va sortir. Un éclair de douleur me fige, mon cri transperce le noir, et je m'enfonce dans des profondeurs que mon royaume n'a encore jamais atteint.
*
Blanc. Partout. Trop de tout, après rien de rien, en matière de couleur. Je ne suis plus chez moi. Un royaume de blanc ? Certainement pas ! Trop d'images qui heurtent ma rétine, trop d'informations pour mon cerveau qui n'arrive plus à tout traiter. Tout cela, c'est la faute de la vague. Elle m'a expulsée de mon royaume de noir, elle m'a déchiré pour que j'abdique. L'abondance de signaux visuels m'empêche de me focaliser sur les autres sens. Les sons sont flous, les intensités mal réglées. Toutes les odeurs se mélangent, et je n'arrive plus à rien définir. Plus d'odeurs végétales, plus de la mienne. À la place, un mélange âcre, indéfinissable, qui me prend à la gorge et pique les yeux. Concentre-toi. Ne pense plus à la vague, ni aux griffures qu'elle t'a infligées. Une sorte d'arrière-plan aux relents médicamenteux. Antiseptique. Je suis dans un royaume de blanc aseptisé. Et par-dessus, autre-chose. Lourd. Cru. Comme une odeur qui n'a rien à faire ici, même dans un royaume de blanc auquel je ne connais rien. Mais je sens bien qu'il ne devrait y avoir ce genre d'effluves dans aucun des royaumes, noir, blanc ou les autres. Sa présence semble réveiller la vague. Et je me rends compte que l'odeur me recouvre. Elle vient de moi. Ce sont les griffes de la vague qui l'ont laissé sur moi. Elle m'a marqué, m'a dénaturé. Je ne suis plus le roi du noir, je suis perdu dans un royaume de blanc, et tout est flou.
Tout tourne, j'avance sans pouvoir m'en empêcher. Étrange. Mes pieds ne touchent pas terre, je suis même allongé, et pourtant j'avance... Je rêve ? Je fais un cauchemar ?
La tête me tourne, elle semble vouloir suivre le mouvement de ce royaume de blanc, mais soit elle le devance, soit elle est en retard. Après tout, je suis le roi du noir, alors il m'est difficile de m'habituer à tout ce blanc. Toutes ces couleurs. Tant pis pour la vision, concentre-toi sur les sons. J'ai l'impression d'écouter la radio avec quelqu'un qui s'amuse à tourner à toute vitesse le bouton des stations. Incompréhensible. J'en ai la nausée. Des gens crient. Agression. D'autres parlent trop vite. Frustration. Certaines voix ne sont plus qu'un borborygme. Malaise. Une seule s'élève, claire et juste. Amenez-le au bloc deux. Bloc deux. Ils ont donc des blocs dans ce royaume. Ils veulent m'enfermer ? Pourquoi ? Qu'ai-je fait ? Je ne suis que l'humble roi du royaume de noir, qui ai été expulsé de mes propres terres par une vague cruelle qui m'a anéanti, et maintenant, ils veulent m'enfermer dans un bloc ? Hors de question ! Je m'agite tant que je peux, il faut que je retrouve l'usage de mes jambes. Il faut que je fuie tout ce blanc, il faut que je parte de ce tourbillon pathogène, il faut que je regagne ma matrice noire, sereine et réparatrice. Il faut que j'oublie tout. Il faut que j'oublie la vague.
Jamais, au grand jamais je n'aurais dû l'appeler. La mentionner. Penser à elle. Je suis sûr que c'est pour cela que mon ventre se remet à bouger. Elle a sorti ses griffes directement. Elle connaît le chemin, maintenant, elle sait ce qu'il faut pour sortir comme elle le veut. Tout autour de moi, le royaume de blanc s'agite et tourne de plus en plus. Les voix sont plus fortes, plus rapides, plus désagréables. Des petits bruits aigus s'emballent. La lumière tourne, mes yeux la fuient pour retrouver un semblant de mon royaume, mais il n'y a guère que moi que je trompe. Mais mes paupières ne sont qu'un maigre rempart. Le noir est inaccessible. Ça n'est même pas du noir, plutôt une sorte de bordeaux dans le meilleur des cas. Un orangé lorsque le royaume de banc fait un coup d'éclat. La vague remonte, elle creuse sa voie en moi à coup de griffes, plus acérées que jamais. À quoi bon la retenir ? Autant qu'elle sorte, comme ça j'en serai débarrassé. Je pourrai retourner dans mon noir, reprendre mes droits. Quitter tout ce blanc.
Mon ventre la retient. Cette vague, elle vient de moi. Elle doit me rester. Je dois rester un si je veux affronter l'enfermement dans leur « bloc deux ». Il la retient en arrière, veut la contrôler. Elle s'acharne d'autant plus à vouloir sortir. Ses griffes se sont muées en des sortes de pinces, elle est une vague de crabes qui me veulent du mal. Je sens leurs pattes aiguës qui piquent mon intérieur, leurs carapaces épineuses qui raclent les parois, et leurs pinces avides qui fouillent vers la sortie. J'ai presque envie qu'ils m'enferment vite dans leur bloc. Je sens qu'arriver dans le petit compartiment de ce détestable royaume de blanc va changer les choses, et va éliminer les crabes, pour me rendre à moi-même. La vague le sait. Ils le savent. J'ai l'impression que même les voix du royaume de blanc le savent, parce qu'à ce moment, une course s'organise entre les voix qui s'accélèrent, presque autant que les mouvements des crabes. Et moi, pauvre roi de noir, je subis, au milieu, seul dans ma lenteur éhontée. Je tente une dernière fois de fermer les yeux. Toutes mes forces concentrées sur les paupières, dans l'espoir de faire apparaître le noir. Me concentrer sur la vue uniquement, oublier les sons trop rapides et mal réglés. Oublier l'odeur crue. Oublier la vague. Oublier le mouvement, les virages que je ne commande pas dans ce corps qui me rejette. T'oublier toi, puisque tu n'es plus là, et que tu ne le seras jamais plus. Si ça se trouve, les crabes gagneront, et je ne serai plus là non plus. Si ça se trouve, nous partirons tous les deux, pour un ailleurs qui ne peut qu'être mieux qu'ici où tout est de trop. Un léger choc derrière ma tête. J'ai la vague impression d'être utilisé comme bélier.
Beige. D'une nuance assez claire. Comme si nous sortions un peu du royaume de blanc. Peut-être ce « bloc deux » est-il finalement une frontière vers un autre monde. Je ne savais pas qu'il y en avait autant. Moi qui pensais que mon royaume de noir était le seul, il semble que je me sois bien trompé. Ce milieu semble un peu plus serein que le royaume de blanc. Je le préfère en tout cas, même si rien n'égale mon royaume de noir. Je lévite – que peut-ce être d'autre ? – un peu plus loin et ai un spasme d'horreur. Le bloc deux n'est pas une aimable frontière beige vers un autre monde, il est la salle du trône du royaume de blanc. Le roi est là, il attend dans bouger ma venue. Je passe sous lui, et il m'observe avec ses quatre yeux d'un blanc aveuglant. Mes yeux brûlent. Je sens qu'il peu voir en moi, qu'il sait que je ne suis pas l'un des leurs, et qu'il va me faire du mal. Je sens qu'il ne m'aime pas. Et surtout, je sens qu'il attire la vague à lui, et que la vague veut aller le rejoindre. Je ne peux plus rien faire pour la retenir, les crabes redoublent d'effort. Ils remontent à toute vitesse vers la banale voie de sortie qu'est devenue ma bouche. Il remontent dans ma gorge, déchirant, arrachant tout sur leur passage. Mon corps veut les retenir, il a des spasmes qui se veulent dominants. Mais elle est plus forte, et elle gronde. Les crabes reculent, mais je sais que ce n'est que pour mieux prendre leur élan. Un haut-le-c½ur me soulève, et la vague sort. Elle prend la forme d'une magnifique rose incarnat qui fleurit de ma bouche. Qui aurait pu croire que la douleur sait être si belle ? La fleur se fane aussi vite qu'elle est apparue, et me retombe dessus. Encore cette horrible odeur crue. Partout. Sur moi, en moi. Le royaume de blanc semble s'être figé, même leur roi qui me regarde avec ses quatre énormes yeux étincelants. L'habitant du royaume blanc à ma gauche est recouvert des pétales de ma rose. Un autre vague surgit, mais c'est de la douleur. Rien ne va sortir, cette fois, alors que je voudrait l'expectorer, elle. Ce corps qui ne m'appartient plus se tord sous l'effet de cette nouvelle vague. La houle l'épuise. Je suis fait pour les calmes berges de mon royaume de noir. Une voix aussi blanche que le royaume réagit et se met à parler très vite. Je ne comprends pas, j'ai chaud et froid sous le regard sévère du roi de blanc qui est fâché que j'ai laissé fleurir ma rose rouge. Les habitants de blanc s'agitent autour de moi, mais je ne peux pas bouger, je suis cloué par la douleur. Le regard du roi m'empêche d'observer ses sujets, il m'a aveuglé. Quelque chose se pose sur mon visage, un masque transparent qui émet un léger chuintement. Je veux l'enlever, mais les yeux du roi m'en dissuadent. Je respire et je sens que je tombe. Je tombe... Tout au fond de moi !
*
Vert d'eau. Partout autour de moi, une lumière verdâtre. J'ai la nausée. Étrange de se dire à quel point la synesthésie peut desservir. Au moins dans mon royaume de noir, je n'ai pas se problème. Pas de couleur pour m'égayer ou me mettre mal à l'aise. Il n'y a là-bas que les couleurs de mon esprit. J'ai la gorge sèche, et un peu la tête qui tourne. Mon corps ne répond pas vraiment comme il le devrait. Mon esprit a envie de le faire bouger, mais celui-ci est trop lourd, trop gourd pour se déplacer. L'inadéquation fait naître la frustration. Mais pourquoi ma gorge est-elle aussi sèche ? Chaque souffle semble traverser une contrée râpeuse quand j'inspire. Puis elle me revient à l'esprit. La vague de crabes. Délogé de mon royaume de noir par mon corps qui me lâche. Jeté en pâture dans un royaume de blanc gouverné par un roi aux yeux tyranniques. L'épanouissement floral de ma douleur. Le masque translucide qui m'a absorbé, a bloqué la vague et m'a fait rejoindre un noir certes artificiel, mais néanmoins bienvenu. Je sens cependant qu'il s'est passé quelque chose. Une sensation de tiraillement de la peau de mon ventre. Je relève un peu la tête, et soulève l'espèce de chemise de nuit bleue dont je suis affublé. Je manque de tourner de l'½il. Des fils perforent ma peau, entrent et sortent, créent une ligne sous mon nombril. La vague a été détruite à la source. Ou pas. Peut-être est-ce une autre vaine tentative. Je ne suis plus moi. Plus entièrement. On m'a enlevé un bout, le roi despotique du fief blanc a voulu me fragiliser en me découpant. Ma vision devient un peu floue, tout tourne autour de moi sans que je bouge. Des étincelles flottent devant mes yeux. Je ne me sens pas bien. Je ne suis pas bien. Je ne suis plus bien, puisque je ne suis plus. Mon corps n'est plus un, il est une fraction. Un bout de moi. Je sens que je bascule vers l'arrière, et la couleur environnante ne m'aide pas. Le lit est inconfortable, les draps rigides. Alors qu'elle devient erratique, je perçois une succession de petits bruits aigus. Elle m'a toujours suivie depuis que j'ai quitté mon royaume de noir. Peut-être est-ce un moyen de surveillance pour éviter que je quitte ce monde trop clair ou manifestement je ne suis pas à ma place. Il faut que je bouge, mon corps ne veut pas. Je persiste. L'effort me tourne la tête et, une fois de plus, j'abandonne la réalité nauséeuse pour les ténèbres réconfortantes de l'inconscience.
Vert encore. Ce même vert bâtard, ni bleu, ni blanc, ni vraiment vert. Un mélange malsain et artificiel. Ce royaume-là est un monde de l'immobilité, du moins en ce qui me concerne. Dans le royaume de blanc, même si l'inertie m'était imposée, je bougeais. Là, je reste sclérosé. Rien ne m'obéit, pas même moi. Quel piètre roi est celui qui ne peut s'obéir à lui-même ! Mon esprit bouge à toute vitesse et mon corps est mort. Même si les petits bruits, incessants et énervants, me rappellent qu'il vit encore. Ils m'agressent. Tout ici m'est détestable. Les gens qui viennent me voir et qui s'en vont. Eux bougent, moi pas. L'odeur chimique et entêtante. Rien de naturel là-dedans. Rien qui puissent me rappeler le royaume de noir, aux senteurs printanières. Toutes ces machines autour de moi. Les pires sont celles qui me pénètrent. Je ne m'appartiens plus. Elles ont soumis mon corps, l'ont perverti, m'ont anéanti. Rébellion ! Mutinerie ! Seul mon esprit me reste. Mes bras, mes mains, que j'aimais tant parce qu'ils me permettaient de peindre sont défigurés par ces dards d'humains qui les perforent. Ils ont tué mes mains, ils ont éradiqué mon langage, ils ont fait de ces poétesses familières des cadavres d'araignées de chair. Incapables de la moindre délicatesse, inaptes aux délicates mouvements de pinceaux qui nous plaisaient tant avant, à elles et moi. Elles se soulèvent grossièrement et retombent de tout leurs poids, réveillant les dards qui se rappellent à moi par un tiraillement désagréable. « Nous te dominons. Tu n'es plus rien. »
Dans ce monde de noir, je n'ai pas peur. Je maîtrise tout. Je ne vois rien, et je peux donc l'imaginer comme je veux. Oublié, le désordre honteux qui y règne. Oubliées, les photos qui se décollent au mur. Oubliée cette horrible journée. Dans mon monde de noir, je maîtrise tout. Dans mon monde de noir, tu n'es pas là. Pas de toi dans mon monde. Quand je pense que j'y ai songé !
Tu ne viendras pas. Tu ne viendras plus. Tu vas me laisser seul maître de ce monde de noir, où personne ne verra jamais que le roi se meurt. De toutes façons, tu t'en moques. Je suis devenu le cadet de tes soucis il y a déjà bien longtemps. Alors, encore une fois, j'ai fait abstraction d'un de mes sens. Je l'ai vu, je l'ai senti à l'éloignement de ton odeur, à la raréfaction de ta peau touchant la mienne, à un peu moins de ton goût dans ma bouche. Comme un animal blessé, je me suis retiré dans mon royaume de noir. Je vais panser mes blessures. Dans le noir. Parce qu'un esprit qui saigne ne peut tacher mon royaume. Le noir bat le rouge à plates coutures. Je n'ai rien dit. J'ai laissé faire. C'est ton droit de partir, le mien de rester. Plutôt mon devoir. Le roi ne peut se défaire de son royaume, il y est attaché, coûte que coûte. Si ça se trouve, tout s'est passé pour le mieux, et tu aurais détruit mon royaume de noir, avec toute cette lumière que tu as toujours en toi et qui m'avais tellement plu. La lumière. Tu n'es pas un ange, mais en avais tout l'air. Et moi, j'étais et je reste dans mon noir tant chéri.
Je soupire. Je m'enfonce un peu plus dans mon royaume de noir, et ferme les yeux. C'est ce que j'aime tant ici. Ouverts ou fermés, peu importe. Comme si voir ne servait à rien, alors qu'au dehors de mon royaume de noir, voir est primordial. Je suis bien. Des mains d'obscurité m'entourent et me caressent. Je m'allonge sur mon lit, tout va bien.
Et soudain, ça reprend. Comme une vague dans mon ventre. Elle gronde dans mes oreilles, résonne à mes tympans, me hurle qu'elle veut et qu'elle va sortir. Elle n'en a rien à faire que je sois roi de mon monde de noir. Elle s'en rit doucement, et n'a aucun respect pour les conventions qui ont cours dans mon royaume. Je tente de respirer calmement, de maîtriser l'onde de choc qui me parcourt. Je ne le vois pas mais je sens que mon ventre est agité de spasmes incontrôlés. La vague se dresse et s'intensifie, elle puise loin en moi et compte tout emporter sur son passage. Elle aussi veut connaître le royaume de noir, peut-être. Sa gestation est de courte durée, et l'heure de sa délivrance approche à grand pas. Elle cherche à sortir par tous les moyens, mais je ne veux pas. Pas encore, pas cette fois. Je ne veux pas que la vague vienne souiller mon royaume. La vague s'arme de griffes, elle n'a cure de ma résistance, et va sortir. Un éclair de douleur me fige, mon cri transperce le noir, et je m'enfonce dans des profondeurs que mon royaume n'a encore jamais atteint.
*
Blanc. Partout. Trop de tout, après rien de rien, en matière de couleur. Je ne suis plus chez moi. Un royaume de blanc ? Certainement pas ! Trop d'images qui heurtent ma rétine, trop d'informations pour mon cerveau qui n'arrive plus à tout traiter. Tout cela, c'est la faute de la vague. Elle m'a expulsée de mon royaume de noir, elle m'a déchiré pour que j'abdique. L'abondance de signaux visuels m'empêche de me focaliser sur les autres sens. Les sons sont flous, les intensités mal réglées. Toutes les odeurs se mélangent, et je n'arrive plus à rien définir. Plus d'odeurs végétales, plus de la mienne. À la place, un mélange âcre, indéfinissable, qui me prend à la gorge et pique les yeux. Concentre-toi. Ne pense plus à la vague, ni aux griffures qu'elle t'a infligées. Une sorte d'arrière-plan aux relents médicamenteux. Antiseptique. Je suis dans un royaume de blanc aseptisé. Et par-dessus, autre-chose. Lourd. Cru. Comme une odeur qui n'a rien à faire ici, même dans un royaume de blanc auquel je ne connais rien. Mais je sens bien qu'il ne devrait y avoir ce genre d'effluves dans aucun des royaumes, noir, blanc ou les autres. Sa présence semble réveiller la vague. Et je me rends compte que l'odeur me recouvre. Elle vient de moi. Ce sont les griffes de la vague qui l'ont laissé sur moi. Elle m'a marqué, m'a dénaturé. Je ne suis plus le roi du noir, je suis perdu dans un royaume de blanc, et tout est flou.
Tout tourne, j'avance sans pouvoir m'en empêcher. Étrange. Mes pieds ne touchent pas terre, je suis même allongé, et pourtant j'avance... Je rêve ? Je fais un cauchemar ?
La tête me tourne, elle semble vouloir suivre le mouvement de ce royaume de blanc, mais soit elle le devance, soit elle est en retard. Après tout, je suis le roi du noir, alors il m'est difficile de m'habituer à tout ce blanc. Toutes ces couleurs. Tant pis pour la vision, concentre-toi sur les sons. J'ai l'impression d'écouter la radio avec quelqu'un qui s'amuse à tourner à toute vitesse le bouton des stations. Incompréhensible. J'en ai la nausée. Des gens crient. Agression. D'autres parlent trop vite. Frustration. Certaines voix ne sont plus qu'un borborygme. Malaise. Une seule s'élève, claire et juste. Amenez-le au bloc deux. Bloc deux. Ils ont donc des blocs dans ce royaume. Ils veulent m'enfermer ? Pourquoi ? Qu'ai-je fait ? Je ne suis que l'humble roi du royaume de noir, qui ai été expulsé de mes propres terres par une vague cruelle qui m'a anéanti, et maintenant, ils veulent m'enfermer dans un bloc ? Hors de question ! Je m'agite tant que je peux, il faut que je retrouve l'usage de mes jambes. Il faut que je fuie tout ce blanc, il faut que je parte de ce tourbillon pathogène, il faut que je regagne ma matrice noire, sereine et réparatrice. Il faut que j'oublie tout. Il faut que j'oublie la vague.
Jamais, au grand jamais je n'aurais dû l'appeler. La mentionner. Penser à elle. Je suis sûr que c'est pour cela que mon ventre se remet à bouger. Elle a sorti ses griffes directement. Elle connaît le chemin, maintenant, elle sait ce qu'il faut pour sortir comme elle le veut. Tout autour de moi, le royaume de blanc s'agite et tourne de plus en plus. Les voix sont plus fortes, plus rapides, plus désagréables. Des petits bruits aigus s'emballent. La lumière tourne, mes yeux la fuient pour retrouver un semblant de mon royaume, mais il n'y a guère que moi que je trompe. Mais mes paupières ne sont qu'un maigre rempart. Le noir est inaccessible. Ça n'est même pas du noir, plutôt une sorte de bordeaux dans le meilleur des cas. Un orangé lorsque le royaume de banc fait un coup d'éclat. La vague remonte, elle creuse sa voie en moi à coup de griffes, plus acérées que jamais. À quoi bon la retenir ? Autant qu'elle sorte, comme ça j'en serai débarrassé. Je pourrai retourner dans mon noir, reprendre mes droits. Quitter tout ce blanc.
Mon ventre la retient. Cette vague, elle vient de moi. Elle doit me rester. Je dois rester un si je veux affronter l'enfermement dans leur « bloc deux ». Il la retient en arrière, veut la contrôler. Elle s'acharne d'autant plus à vouloir sortir. Ses griffes se sont muées en des sortes de pinces, elle est une vague de crabes qui me veulent du mal. Je sens leurs pattes aiguës qui piquent mon intérieur, leurs carapaces épineuses qui raclent les parois, et leurs pinces avides qui fouillent vers la sortie. J'ai presque envie qu'ils m'enferment vite dans leur bloc. Je sens qu'arriver dans le petit compartiment de ce détestable royaume de blanc va changer les choses, et va éliminer les crabes, pour me rendre à moi-même. La vague le sait. Ils le savent. J'ai l'impression que même les voix du royaume de blanc le savent, parce qu'à ce moment, une course s'organise entre les voix qui s'accélèrent, presque autant que les mouvements des crabes. Et moi, pauvre roi de noir, je subis, au milieu, seul dans ma lenteur éhontée. Je tente une dernière fois de fermer les yeux. Toutes mes forces concentrées sur les paupières, dans l'espoir de faire apparaître le noir. Me concentrer sur la vue uniquement, oublier les sons trop rapides et mal réglés. Oublier l'odeur crue. Oublier la vague. Oublier le mouvement, les virages que je ne commande pas dans ce corps qui me rejette. T'oublier toi, puisque tu n'es plus là, et que tu ne le seras jamais plus. Si ça se trouve, les crabes gagneront, et je ne serai plus là non plus. Si ça se trouve, nous partirons tous les deux, pour un ailleurs qui ne peut qu'être mieux qu'ici où tout est de trop. Un léger choc derrière ma tête. J'ai la vague impression d'être utilisé comme bélier.
Beige. D'une nuance assez claire. Comme si nous sortions un peu du royaume de blanc. Peut-être ce « bloc deux » est-il finalement une frontière vers un autre monde. Je ne savais pas qu'il y en avait autant. Moi qui pensais que mon royaume de noir était le seul, il semble que je me sois bien trompé. Ce milieu semble un peu plus serein que le royaume de blanc. Je le préfère en tout cas, même si rien n'égale mon royaume de noir. Je lévite – que peut-ce être d'autre ? – un peu plus loin et ai un spasme d'horreur. Le bloc deux n'est pas une aimable frontière beige vers un autre monde, il est la salle du trône du royaume de blanc. Le roi est là, il attend dans bouger ma venue. Je passe sous lui, et il m'observe avec ses quatre yeux d'un blanc aveuglant. Mes yeux brûlent. Je sens qu'il peu voir en moi, qu'il sait que je ne suis pas l'un des leurs, et qu'il va me faire du mal. Je sens qu'il ne m'aime pas. Et surtout, je sens qu'il attire la vague à lui, et que la vague veut aller le rejoindre. Je ne peux plus rien faire pour la retenir, les crabes redoublent d'effort. Ils remontent à toute vitesse vers la banale voie de sortie qu'est devenue ma bouche. Il remontent dans ma gorge, déchirant, arrachant tout sur leur passage. Mon corps veut les retenir, il a des spasmes qui se veulent dominants. Mais elle est plus forte, et elle gronde. Les crabes reculent, mais je sais que ce n'est que pour mieux prendre leur élan. Un haut-le-c½ur me soulève, et la vague sort. Elle prend la forme d'une magnifique rose incarnat qui fleurit de ma bouche. Qui aurait pu croire que la douleur sait être si belle ? La fleur se fane aussi vite qu'elle est apparue, et me retombe dessus. Encore cette horrible odeur crue. Partout. Sur moi, en moi. Le royaume de blanc semble s'être figé, même leur roi qui me regarde avec ses quatre énormes yeux étincelants. L'habitant du royaume blanc à ma gauche est recouvert des pétales de ma rose. Un autre vague surgit, mais c'est de la douleur. Rien ne va sortir, cette fois, alors que je voudrait l'expectorer, elle. Ce corps qui ne m'appartient plus se tord sous l'effet de cette nouvelle vague. La houle l'épuise. Je suis fait pour les calmes berges de mon royaume de noir. Une voix aussi blanche que le royaume réagit et se met à parler très vite. Je ne comprends pas, j'ai chaud et froid sous le regard sévère du roi de blanc qui est fâché que j'ai laissé fleurir ma rose rouge. Les habitants de blanc s'agitent autour de moi, mais je ne peux pas bouger, je suis cloué par la douleur. Le regard du roi m'empêche d'observer ses sujets, il m'a aveuglé. Quelque chose se pose sur mon visage, un masque transparent qui émet un léger chuintement. Je veux l'enlever, mais les yeux du roi m'en dissuadent. Je respire et je sens que je tombe. Je tombe... Tout au fond de moi !
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Vert d'eau. Partout autour de moi, une lumière verdâtre. J'ai la nausée. Étrange de se dire à quel point la synesthésie peut desservir. Au moins dans mon royaume de noir, je n'ai pas se problème. Pas de couleur pour m'égayer ou me mettre mal à l'aise. Il n'y a là-bas que les couleurs de mon esprit. J'ai la gorge sèche, et un peu la tête qui tourne. Mon corps ne répond pas vraiment comme il le devrait. Mon esprit a envie de le faire bouger, mais celui-ci est trop lourd, trop gourd pour se déplacer. L'inadéquation fait naître la frustration. Mais pourquoi ma gorge est-elle aussi sèche ? Chaque souffle semble traverser une contrée râpeuse quand j'inspire. Puis elle me revient à l'esprit. La vague de crabes. Délogé de mon royaume de noir par mon corps qui me lâche. Jeté en pâture dans un royaume de blanc gouverné par un roi aux yeux tyranniques. L'épanouissement floral de ma douleur. Le masque translucide qui m'a absorbé, a bloqué la vague et m'a fait rejoindre un noir certes artificiel, mais néanmoins bienvenu. Je sens cependant qu'il s'est passé quelque chose. Une sensation de tiraillement de la peau de mon ventre. Je relève un peu la tête, et soulève l'espèce de chemise de nuit bleue dont je suis affublé. Je manque de tourner de l'½il. Des fils perforent ma peau, entrent et sortent, créent une ligne sous mon nombril. La vague a été détruite à la source. Ou pas. Peut-être est-ce une autre vaine tentative. Je ne suis plus moi. Plus entièrement. On m'a enlevé un bout, le roi despotique du fief blanc a voulu me fragiliser en me découpant. Ma vision devient un peu floue, tout tourne autour de moi sans que je bouge. Des étincelles flottent devant mes yeux. Je ne me sens pas bien. Je ne suis pas bien. Je ne suis plus bien, puisque je ne suis plus. Mon corps n'est plus un, il est une fraction. Un bout de moi. Je sens que je bascule vers l'arrière, et la couleur environnante ne m'aide pas. Le lit est inconfortable, les draps rigides. Alors qu'elle devient erratique, je perçois une succession de petits bruits aigus. Elle m'a toujours suivie depuis que j'ai quitté mon royaume de noir. Peut-être est-ce un moyen de surveillance pour éviter que je quitte ce monde trop clair ou manifestement je ne suis pas à ma place. Il faut que je bouge, mon corps ne veut pas. Je persiste. L'effort me tourne la tête et, une fois de plus, j'abandonne la réalité nauséeuse pour les ténèbres réconfortantes de l'inconscience.
Vert encore. Ce même vert bâtard, ni bleu, ni blanc, ni vraiment vert. Un mélange malsain et artificiel. Ce royaume-là est un monde de l'immobilité, du moins en ce qui me concerne. Dans le royaume de blanc, même si l'inertie m'était imposée, je bougeais. Là, je reste sclérosé. Rien ne m'obéit, pas même moi. Quel piètre roi est celui qui ne peut s'obéir à lui-même ! Mon esprit bouge à toute vitesse et mon corps est mort. Même si les petits bruits, incessants et énervants, me rappellent qu'il vit encore. Ils m'agressent. Tout ici m'est détestable. Les gens qui viennent me voir et qui s'en vont. Eux bougent, moi pas. L'odeur chimique et entêtante. Rien de naturel là-dedans. Rien qui puissent me rappeler le royaume de noir, aux senteurs printanières. Toutes ces machines autour de moi. Les pires sont celles qui me pénètrent. Je ne m'appartiens plus. Elles ont soumis mon corps, l'ont perverti, m'ont anéanti. Rébellion ! Mutinerie ! Seul mon esprit me reste. Mes bras, mes mains, que j'aimais tant parce qu'ils me permettaient de peindre sont défigurés par ces dards d'humains qui les perforent. Ils ont tué mes mains, ils ont éradiqué mon langage, ils ont fait de ces poétesses familières des cadavres d'araignées de chair. Incapables de la moindre délicatesse, inaptes aux délicates mouvements de pinceaux qui nous plaisaient tant avant, à elles et moi. Elles se soulèvent grossièrement et retombent de tout leurs poids, réveillant les dards qui se rappellent à moi par un tiraillement désagréable. « Nous te dominons. Tu n'es plus rien. »