°oOo° Parce que tout ce qui a un début n'a pas forcément de fin - Noir°oOo°

Noir. Apnée visuelle. Pas de sensibilisation des photorécepteurs, pas d'impression d'une image inversée sur ma rétine, pas de mobilisation du nerf optique. Rien. Du coup, les autres sens sont exacerbés. Dans ce monde de noir où je règne, rien ne m'échappe. J'entends le moindre grincement de mon lit à chacun de mes mouvements. Le froissement du tissu de la couette contre ma peau, ou contre le tissu de mes vêtements. Ma respiration, calme et consciente. Les bruits de la rue. Les rideaux qui flottent faiblement, bercés par une brise. Je sens, aussi. Faible vent sur ma peau, une bise fraîche qui me fait frissonner. La couette est douce, la toile de coton est usée jusqu'à la corde. Et les odeurs. La mienne, tellement concentrée dans cette pièce que je la perçois. Une fragrance printanière, qui rappelle que la fenêtre est restée ouverte toute la journée. Mélange subtil d'odeurs lourdes et grasses de la ville avec celles, plus délicates, des végétaux qui se développent. On peut même sentir que le soleil fait son grand retour.
Dans ce monde de noir, je n'ai pas peur. Je maîtrise tout. Je ne vois rien, et je peux donc l'imaginer comme je veux. Oublié, le désordre honteux qui y règne. Oubliées, les photos qui se décollent au mur. Oubliée cette horrible journée. Dans mon monde de noir, je maîtrise tout. Dans mon monde de noir, tu n'es pas là. Pas de toi dans mon monde. Quand je pense que j'y ai songé !
Tu ne viendras pas. Tu ne viendras plus. Tu vas me laisser seul maître de ce monde de noir, où personne ne verra jamais que le roi se meurt. De toutes façons, tu t'en moques. Je suis devenu le cadet de tes soucis il y a déjà bien longtemps. Alors, encore une fois, j'ai fait abstraction d'un de mes sens. Je l'ai vu, je l'ai senti à l'éloignement de ton odeur, à la raréfaction de ta peau touchant la mienne, à un peu moins de ton goût dans ma bouche. Comme un animal blessé, je me suis retiré dans mon royaume de noir. Je vais panser mes blessures. Dans le noir. Parce qu'un esprit qui saigne ne peut tacher mon royaume. Le noir bat le rouge à plates coutures. Je n'ai rien dit. J'ai laissé faire. C'est ton droit de partir, le mien de rester. Plutôt mon devoir. Le roi ne peut se défaire de son royaume, il y est attaché, coûte que coûte. Si ça se trouve, tout s'est passé pour le mieux, et tu aurais détruit mon royaume de noir, avec toute cette lumière que tu as toujours en toi et qui m'avais tellement plu. La lumière. Tu n'es pas un ange, mais en avais tout l'air. Et moi, j'étais et je reste dans mon noir tant chéri.
Je soupire. Je m'enfonce un peu plus dans mon royaume de noir, et ferme les yeux. C'est ce que j'aime tant ici. Ouverts ou fermés, peu importe. Comme si voir ne servait à rien, alors qu'au dehors de mon royaume de noir, voir est primordial. Je suis bien. Des mains d'obscurité m'entourent et me caressent. Je m'allonge sur mon lit, tout va bien.
Et soudain, ça reprend. Comme une vague dans mon ventre. Elle gronde dans mes oreilles, résonne à mes tympans, me hurle qu'elle veut et qu'elle va sortir. Elle n'en a rien à faire que je sois roi de mon monde de noir. Elle s'en rit doucement, et n'a aucun respect pour les conventions qui ont cours dans mon royaume. Je tente de respirer calmement, de maîtriser l'onde de choc qui me parcourt. Je ne le vois pas mais je sens que mon ventre est agité de spasmes incontrôlés. La vague se dresse et s'intensifie, elle puise loin en moi et compte tout emporter sur son passage. Elle aussi veut connaître le royaume de noir, peut-être. Sa gestation est de courte durée, et l'heure de sa délivrance approche à grand pas. Elle cherche à sortir par tous les moyens, mais je ne veux pas. Pas encore, pas cette fois. Je ne veux pas que la vague vienne souiller mon royaume. La vague s'arme de griffes, elle n'a cure de ma résistance, et va sortir. Un éclair de douleur me fige, mon cri transperce le noir, et je m'enfonce dans des profondeurs que mon royaume n'a encore jamais atteint.
*
Blanc. Partout. Trop de tout, après rien de rien, en matière de couleur. Je ne suis plus chez moi. Un royaume de blanc ? Certainement pas ! Trop d'images qui heurtent ma rétine, trop d'informations pour mon cerveau qui n'arrive plus à tout traiter. Tout cela, c'est la faute de la vague. Elle m'a expulsée de mon royaume de noir, elle m'a déchiré pour que j'abdique. L'abondance de signaux visuels m'empêche de me focaliser sur les autres sens. Les sons sont flous, les intensités mal réglées. Toutes les odeurs se mélangent, et je n'arrive plus à rien définir. Plus d'odeurs végétales, plus de la mienne. À la place, un mélange âcre, indéfinissable, qui me prend à la gorge et pique les yeux. Concentre-toi. Ne pense plus à la vague, ni aux griffures qu'elle t'a infligées. Une sorte d'arrière-plan aux relents médicamenteux. Antiseptique. Je suis dans un royaume de blanc aseptisé. Et par-dessus, autre-chose. Lourd. Cru. Comme une odeur qui n'a rien à faire ici, même dans un royaume de blanc auquel je ne connais rien. Mais je sens bien qu'il ne devrait y avoir ce genre d'effluves dans aucun des royaumes, noir, blanc ou les autres. Sa présence semble réveiller la vague. Et je me rends compte que l'odeur me recouvre. Elle vient de moi. Ce sont les griffes de la vague qui l'ont laissé sur moi. Elle m'a marqué, m'a dénaturé. Je ne suis plus le roi du noir, je suis perdu dans un royaume de blanc, et tout est flou.
Tout tourne, j'avance sans pouvoir m'en empêcher. Étrange. Mes pieds ne touchent pas terre, je suis même allongé, et pourtant j'avance... Je rêve ? Je fais un cauchemar ?
La tête me tourne, elle semble vouloir suivre le mouvement de ce royaume de blanc, mais soit elle le devance, soit elle est en retard. Après tout, je suis le roi du noir, alors il m'est difficile de m'habituer à tout ce blanc. Toutes ces couleurs. Tant pis pour la vision, concentre-toi sur les sons. J'ai l'impression d'écouter la radio avec quelqu'un qui s'amuse à tourner à toute vitesse le bouton des stations. Incompréhensible. J'en ai la nausée. Des gens crient. Agression. D'autres parlent trop vite. Frustration. Certaines voix ne sont plus qu'un borborygme. Malaise. Une seule s'élève, claire et juste. Amenez-le au bloc deux. Bloc deux. Ils ont donc des blocs dans ce royaume. Ils veulent m'enfermer ? Pourquoi ? Qu'ai-je fait ? Je ne suis que l'humble roi du royaume de noir, qui ai été expulsé de mes propres terres par une vague cruelle qui m'a anéanti, et maintenant, ils veulent m'enfermer dans un bloc ? Hors de question ! Je m'agite tant que je peux, il faut que je retrouve l'usage de mes jambes. Il faut que je fuie tout ce blanc, il faut que je parte de ce tourbillon pathogène, il faut que je regagne ma matrice noire, sereine et réparatrice. Il faut que j'oublie tout. Il faut que j'oublie la vague.
Jamais, au grand jamais je n'aurais dû l'appeler. La mentionner. Penser à elle. Je suis sûr que c'est pour cela que mon ventre se remet à bouger. Elle a sorti ses griffes directement. Elle connaît le chemin, maintenant, elle sait ce qu'il faut pour sortir comme elle le veut. Tout autour de moi, le royaume de blanc s'agite et tourne de plus en plus. Les voix sont plus fortes, plus rapides, plus désagréables. Des petits bruits aigus s'emballent. La lumière tourne, mes yeux la fuient pour retrouver un semblant de mon royaume, mais il n'y a guère que moi que je trompe. Mais mes paupières ne sont qu'un maigre rempart. Le noir est inaccessible. Ça n'est même pas du noir, plutôt une sorte de bordeaux dans le meilleur des cas. Un orangé lorsque le royaume de banc fait un coup d'éclat. La vague remonte, elle creuse sa voie en moi à coup de griffes, plus acérées que jamais. À quoi bon la retenir ? Autant qu'elle sorte, comme ça j'en serai débarrassé. Je pourrai retourner dans mon noir, reprendre mes droits. Quitter tout ce blanc.
Mon ventre la retient. Cette vague, elle vient de moi. Elle doit me rester. Je dois rester un si je veux affronter l'enfermement dans leur « bloc deux ». Il la retient en arrière, veut la contrôler. Elle s'acharne d'autant plus à vouloir sortir. Ses griffes se sont muées en des sortes de pinces, elle est une vague de crabes qui me veulent du mal. Je sens leurs pattes aiguës qui piquent mon intérieur, leurs carapaces épineuses qui raclent les parois, et leurs pinces avides qui fouillent vers la sortie. J'ai presque envie qu'ils m'enferment vite dans leur bloc. Je sens qu'arriver dans le petit compartiment de ce détestable royaume de blanc va changer les choses, et va éliminer les crabes, pour me rendre à moi-même. La vague le sait. Ils le savent. J'ai l'impression que même les voix du royaume de blanc le savent, parce qu'à ce moment, une course s'organise entre les voix qui s'accélèrent, presque autant que les mouvements des crabes. Et moi, pauvre roi de noir, je subis, au milieu, seul dans ma lenteur éhontée. Je tente une dernière fois de fermer les yeux. Toutes mes forces concentrées sur les paupières, dans l'espoir de faire apparaître le noir. Me concentrer sur la vue uniquement, oublier les sons trop rapides et mal réglés. Oublier l'odeur crue. Oublier la vague. Oublier le mouvement, les virages que je ne commande pas dans ce corps qui me rejette. T'oublier toi, puisque tu n'es plus là, et que tu ne le seras jamais plus. Si ça se trouve, les crabes gagneront, et je ne serai plus là non plus. Si ça se trouve, nous partirons tous les deux, pour un ailleurs qui ne peut qu'être mieux qu'ici où tout est de trop. Un léger choc derrière ma tête. J'ai la vague impression d'être utilisé comme bélier.
Beige. D'une nuance assez claire. Comme si nous sortions un peu du royaume de blanc. Peut-être ce « bloc deux » est-il finalement une frontière vers un autre monde. Je ne savais pas qu'il y en avait autant. Moi qui pensais que mon royaume de noir était le seul, il semble que je me sois bien trompé. Ce milieu semble un peu plus serein que le royaume de blanc. Je le préfère en tout cas, même si rien n'égale mon royaume de noir. Je lévite – que peut-ce être d'autre ? – un peu plus loin et ai un spasme d'horreur. Le bloc deux n'est pas une aimable frontière beige vers un autre monde, il est la salle du trône du royaume de blanc. Le roi est là, il attend dans bouger ma venue. Je passe sous lui, et il m'observe avec ses quatre yeux d'un blanc aveuglant. Mes yeux brûlent. Je sens qu'il peu voir en moi, qu'il sait que je ne suis pas l'un des leurs, et qu'il va me faire du mal. Je sens qu'il ne m'aime pas. Et surtout, je sens qu'il attire la vague à lui, et que la vague veut aller le rejoindre. Je ne peux plus rien faire pour la retenir, les crabes redoublent d'effort. Ils remontent à toute vitesse vers la banale voie de sortie qu'est devenue ma bouche. Il remontent dans ma gorge, déchirant, arrachant tout sur leur passage. Mon corps veut les retenir, il a des spasmes qui se veulent dominants. Mais elle est plus forte, et elle gronde. Les crabes reculent, mais je sais que ce n'est que pour mieux prendre leur élan. Un haut-le-c½ur me soulève, et la vague sort. Elle prend la forme d'une magnifique rose incarnat qui fleurit de ma bouche. Qui aurait pu croire que la douleur sait être si belle ? La fleur se fane aussi vite qu'elle est apparue, et me retombe dessus. Encore cette horrible odeur crue. Partout. Sur moi, en moi. Le royaume de blanc semble s'être figé, même leur roi qui me regarde avec ses quatre énormes yeux étincelants. L'habitant du royaume blanc à ma gauche est recouvert des pétales de ma rose. Un autre vague surgit, mais c'est de la douleur. Rien ne va sortir, cette fois, alors que je voudrait l'expectorer, elle. Ce corps qui ne m'appartient plus se tord sous l'effet de cette nouvelle vague. La houle l'épuise. Je suis fait pour les calmes berges de mon royaume de noir. Une voix aussi blanche que le royaume réagit et se met à parler très vite. Je ne comprends pas, j'ai chaud et froid sous le regard sévère du roi de blanc qui est fâché que j'ai laissé fleurir ma rose rouge. Les habitants de blanc s'agitent autour de moi, mais je ne peux pas bouger, je suis cloué par la douleur. Le regard du roi m'empêche d'observer ses sujets, il m'a aveuglé. Quelque chose se pose sur mon visage, un masque transparent qui émet un léger chuintement. Je veux l'enlever, mais les yeux du roi m'en dissuadent. Je respire et je sens que je tombe. Je tombe... Tout au fond de moi !
*
Vert d'eau. Partout autour de moi, une lumière verdâtre. J'ai la nausée. Étrange de se dire à quel point la synesthésie peut desservir. Au moins dans mon royaume de noir, je n'ai pas se problème. Pas de couleur pour m'égayer ou me mettre mal à l'aise. Il n'y a là-bas que les couleurs de mon esprit. J'ai la gorge sèche, et un peu la tête qui tourne. Mon corps ne répond pas vraiment comme il le devrait. Mon esprit a envie de le faire bouger, mais celui-ci est trop lourd, trop gourd pour se déplacer. L'inadéquation fait naître la frustration. Mais pourquoi ma gorge est-elle aussi sèche ? Chaque souffle semble traverser une contrée râpeuse quand j'inspire. Puis elle me revient à l'esprit. La vague de crabes. Délogé de mon royaume de noir par mon corps qui me lâche. Jeté en pâture dans un royaume de blanc gouverné par un roi aux yeux tyranniques. L'épanouissement floral de ma douleur. Le masque translucide qui m'a absorbé, a bloqué la vague et m'a fait rejoindre un noir certes artificiel, mais néanmoins bienvenu. Je sens cependant qu'il s'est passé quelque chose. Une sensation de tiraillement de la peau de mon ventre. Je relève un peu la tête, et soulève l'espèce de chemise de nuit bleue dont je suis affublé. Je manque de tourner de l'½il. Des fils perforent ma peau, entrent et sortent, créent une ligne sous mon nombril. La vague a été détruite à la source. Ou pas. Peut-être est-ce une autre vaine tentative. Je ne suis plus moi. Plus entièrement. On m'a enlevé un bout, le roi despotique du fief blanc a voulu me fragiliser en me découpant. Ma vision devient un peu floue, tout tourne autour de moi sans que je bouge. Des étincelles flottent devant mes yeux. Je ne me sens pas bien. Je ne suis pas bien. Je ne suis plus bien, puisque je ne suis plus. Mon corps n'est plus un, il est une fraction. Un bout de moi. Je sens que je bascule vers l'arrière, et la couleur environnante ne m'aide pas. Le lit est inconfortable, les draps rigides. Alors qu'elle devient erratique, je perçois une succession de petits bruits aigus. Elle m'a toujours suivie depuis que j'ai quitté mon royaume de noir. Peut-être est-ce un moyen de surveillance pour éviter que je quitte ce monde trop clair ou manifestement je ne suis pas à ma place. Il faut que je bouge, mon corps ne veut pas. Je persiste. L'effort me tourne la tête et, une fois de plus, j'abandonne la réalité nauséeuse pour les ténèbres réconfortantes de l'inconscience.
Vert encore. Ce même vert bâtard, ni bleu, ni blanc, ni vraiment vert. Un mélange malsain et artificiel. Ce royaume-là est un monde de l'immobilité, du moins en ce qui me concerne. Dans le royaume de blanc, même si l'inertie m'était imposée, je bougeais. Là, je reste sclérosé. Rien ne m'obéit, pas même moi. Quel piètre roi est celui qui ne peut s'obéir à lui-même ! Mon esprit bouge à toute vitesse et mon corps est mort. Même si les petits bruits, incessants et énervants, me rappellent qu'il vit encore. Ils m'agressent. Tout ici m'est détestable. Les gens qui viennent me voir et qui s'en vont. Eux bougent, moi pas. L'odeur chimique et entêtante. Rien de naturel là-dedans. Rien qui puissent me rappeler le royaume de noir, aux senteurs printanières. Toutes ces machines autour de moi. Les pires sont celles qui me pénètrent. Je ne m'appartiens plus. Elles ont soumis mon corps, l'ont perverti, m'ont anéanti. Rébellion ! Mutinerie ! Seul mon esprit me reste. Mes bras, mes mains, que j'aimais tant parce qu'ils me permettaient de peindre sont défigurés par ces dards d'humains qui les perforent. Ils ont tué mes mains, ils ont éradiqué mon langage, ils ont fait de ces poétesses familières des cadavres d'araignées de chair. Incapables de la moindre délicatesse, inaptes aux délicates mouvements de pinceaux qui nous plaisaient tant avant, à elles et moi. Elles se soulèvent grossièrement et retombent de tout leurs poids, réveillant les dards qui se rappellent à moi par un tiraillement désagréable. « Nous te dominons. Tu n'es plus rien. »
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# Posté le lundi 10 août 2009 18:38

°oOo° Parce que tout ce qui a un début n'a pas forcément de fin - Vengeance°oOo°

Pour celui-là, j'ai le début, et la toute fin. Rien au milieu, forcément. Avec le recul, je me rends compte que 1) ça parle beaucoup de mecs et 2) d'amour. 1) Je ne suis pas sorti QUE avec des mecs, et 2) l'amour ça marche jamais comme dans les livres, mes mignons.

Je me lève d'un coup, et décide que c'est bon. Assez de lamentations sur mon triste sort, assez de complaintes que personne d'autre que moi n'entendra, assez de défaitisme. Il est temps de passer à autre chose. De me relever. Les yeux fixés droits devant, la tête haute, aveugle au passé et confiant en l'avenir.
Et puis une idée germe en moi. Je vais leur montrer. À tous. Que je suis le plus fort et le plus fin. Je vais prendre ma revanche. Sur lui et sur tous les autres. Oh non, Gabriel ne va pas se laisser faire. Il ne va pas rester chez lui, à ressasser son malheur en mangeant des cochonneries et en regardant des films où les gens s'embrassent, en se demandant pourquoi sa vie n'est pas aussi simple que celle des personnages de films à l'eau de rose. J'ouvre ma penderie. Alors, comme ça, on me quitte ? On ne me laisse qu'un misérable Post-it avec pour seule inscription un pitoyable, un pathétique mais néanmoins cruel « Je te quitte. Désolé. » ? Hors de question que ça se passe comme ça. Je les hais tous, et ils vont voir. Je choisis un jean plutôt ajusté, une chemise noire que je laisserai entr'ouverte. De belles chaussures. Un lacet de cuir à mettre autour du cou. Je me prépare longuement dans la salle de bains, pour maîtriser le retombé de chaque boucle, vérifier si pas un bouton n'a décidé d'éclore aujourd'hui. Manifestement, la chance est avec moi. Je m'observe d'un ½il plus que critique dans le miroir. Rien à dire. Sans me vanter, je suis irrésistible.
Je vais les séduire. Tous autant qu'ils sont, garçons et filles. Les séduire, et les rendre dépendants. Ils vont m'aimer, oh que oui. M'admirer. Me dire que je suis la plus belle chose qui soit arrivé dans leur vie. Pas étonnant après tout. À partir d'aujourd'hui, ils vont tous payer. Je vais les manipuler, les détruire. Les larguer à coup de Post-it collés sur les portes d'entrée, moi aussi. Un simple SMS. Par le biais d'un ami commun. Ou tout simplement en face, avec un ton détaché ou même méprisant. Je vais devenir ce salaud manipulateur auquel rien ni personne ne peut résister. Valmont dans toute sa splendeur, Dom Juan renaissant de ses cendres.
Je lui avais tout donné. Misérable chose. Il va s'en repentir. Je lui avais offert mon c½ur, il est parti avec. Il va en faire les frais. Je vais tous les monter contre lui. Faire courir les pires rumeurs. Le torturer à petit feu. Faire de sa vie un enfer. Ô divin pouvoir des on-dit ! Toi mon gars, je vais pas te louper. Tu étais désolé ? Crois-moi, tu vas l'être. Et plutôt deux fois qu'une. En me déracinant du jardin d'Éden où nous nous étions installés, tu as également déterré la hache de guerre. Et laisse-moi te dire qu'au moins un océan aura eu le temps de s'écouler sous les ponts avant que je me décide à peut-être envisager l'éventuelle possibilité de l'enterrer de nouveau.
Je descends dans la rue, sûr de moi. Le pas mesuré, savant mélange de nonchalance et d'allure. Juste assez vite pour que mes cheveux ondulent, juste assez lentement pour que chacun puisse m'admirer. Oh oui, regardez-moi, parce que vous n'êtes pas prêts d'en voir deux comme moi. Contemplez-moi, appréciez-moi, rêvez de moi. Il y aura beaucoup d'appelés, et peu d'élus. Et les élus regretteront de l'avoir été. Je sens les yeux qui se tournent, des piqûres aiguës de désir, d'autres de haines, certaines de jalousie. Apprends à tenir ta copine, mon grand. Parce que sinon, je vais la happer, et crois-moi, si jamais tu dois la récupérer après, elle sera réduite à l'état de pré-mâché. Sur ma droite, j'entends un groupe de filles glousser. Très bien. Et un peu plus loin, un garçon : « eh vas-y, PD, arrête de t'la péter ». Parfait. Je me tourne vers lui, lui fais un clin d'½il et lui souffle un baiser. Viens me chercher, je n'attends que ça.
Tout de suite, il s'énerve. Les hétéros bornés de son genre son tellement prévisibles. Dès qu'on touche un tantinet à leur virilité, ils s'énervent et crient dans tous les sens. Ça vous fait les gros yeux, ça injure beaucoup, ça tape peut-être un peu quand ça veut impressionner les copains. Ou la copine. L'ennui, pour lui, c'est qu'il est en train de s'attaquer à plus fort que lui. Ne serait-ce que parce que je suis dans une rage folle, mais peut-être aussi par ce petit plus que sont une douzaine d'années de pratique assidue de sports de combat. Je l'entend s'énerver et s'approcher. Je le laisse prendre le dessus, ou je le mets à terre tout de suite ? Il est trois heures de l'après-midi. Je n'ai pas que ça à faire. Il s'approche avec force gestes, et se donne de la contenance en me promettant un quart d'heure que je ne suis pas prêt d'oublier, sans oublier les habituels « tapette », et autres, dont je passerai ici la variété, bien qu'elle soit peu exhaustive. Je sens comme un grand vent souffler entre les deux oreilles de ce garçon. Bref. Il s'approche, m'assurant qu'il va me « défoncer ». J'attrape sa main droite, et lui fait rapidement une clé en Z, qui le pousse aussitôt à s'agenouiller sous la douleur. Je lui explique, très calme en apparence, que tout va bien, mon grand, mais que s'il essaye de se débattre, son bras casse. Que s'il tente de me donner un coup, son bras casse, et qu'il ne sera pas le seul. Et que maintenant, il va me laisser, parce que je n'ai pas que ça à faire. Il acquiesce en silence, sans oser trop bouger. Brave gars. Je lui fais un bisou sur la joue et je repars, sentant un immense pouvoir. Ils sont à ma merci, et j'aime ça.
Plus loin, je crois apercevoir quelque chose, ou plutôt quelqu'un. C'est vraiment trop beau. Arthur Duplessis, un de mes ex. Auquel je n'avais jamais vraiment renoncé, d'ailleurs. Un des amis de Mr Post-It. Peut-être même le meilleur, si je ne m'abuse. Merveilleux. Il est en train de flirter avec un groupe de filles. Typique de lui. Je note vite fait mon numéro sur un bout de papier, et m'approche. En me voyant approcher, je le vois qui pâlit un peu, et son visage qui se décompose légèrement. Comme avant, aucune maîtrise. Et pour moi, contrairement à avant, aucune pitié. Bien évidemment, en le voyaient ainsi virer au vert, les filles se retournent. Une rougit un peu, un autre ouvre légèrement la bouche une ou deux gloussent. Je m'en fiche. Ma cible, c'est Arthur. Elles pourraient aussi bien se mettre à moitié nues devant moi, que je ne dévierai pas. Je m'approche, toujours sûr de ma démarche. Je fais un sourire général à l'assemblée des groupies qui s'est transformée en un ouragan des hormones en furie, les salue brièvement, et fais une bise à Arthur, qui n'a pas le temps de se reculer. Je reste papoter un peu, juste assez pour le gêner et pour le laisser me regarder de haut en bas, et lui glisse peu discrètement mon numéro dans sa poche arrière droite. Man½uvre heureusement remarquée par l'un des membres de son public, qui se fend d'un très féminin « Oh putain ». Je ne te le fais pas dire, cocotte. Je fais un signe de la main à Arthur, et le gratifie d'un clin d'½il avant de partir. Je salue l'assemblée des ½strogènes en ébullition d'un « Bye, les filles » et d'un sourire savamment calculé, et je repars. Propre, rapide, mais dévastateur. Ce soir, j'aurai au moins un message et quelques appels en absence.
Il faut que je me donne un objectif, des règles à respecter. Pour pimenter la compétition, ce défi que je me lance. Disons qu'à partir de ce soir, minuit, j'ai une semaine pour sortir avec Arthur, lui faire dire qu'il m'aime, et surtout, surtout, le larguer de la manière la plus immonde possible. Et faire en sorte que Mr Post-It soit au courant de tout. Pas de problème, c'est un week-end prolongé. Trop facile.

Maintenant que je suis sorti, autant faire un peu de shopping. Tant qu'à faire, autant me montrer sous mon meilleur profil. Non pas que j'ai besoin de ça en plus. Je suis déjà bien au-dessus d'eux. Mais quitte à les éblouir, autant les aveugler. Je rentre dans un magasin de prêt-à-porter. À voir la tête de la vendeuse, je viens d'éclaire sa journée. Et ce n'est que le début, mignonne. Je flâne un peu dans les rayons, et choisis un jean « boot cut » en denim foncé usé, et une chemise en lin à col mao. Sous le regard bienveillant de la vendeuse, je vais dans la cabine, en prenant soin de laisser le rideau légèrement ouvert. Pour le plaisir des yeux de la foule des manants. Parfait. Le jean me fait des fesses à tomber, moule mes cuisse mais est ample au niveau des mollets. La chemise est une taille trop grande. Petit moment de réflexion. Vais-je être sadique jusqu'au bout ? Un vilain sourire s'étale sur ma figure angélique. Qui a dit que je possédais une morale ? J'ai jeté la mienne à la poubelle, avec un certain post-it. En plus il n'y a pas vraiment foule dans le magasin. Le show sera donc exclusif. Je sors donc de la cabine, torse nu, la chemise à la main. Je sens un regard... non, des regards fixes se diriger vers moi, comme des mouches sur un pot de miel. La vendeuse est tellement scotchée que sa mâchoire inférieure en est rendue quelque part au niveau du sol de son magasin. Regarde-moi bien, chérie, parce que tu n'en verras pas tous les jours des comme moi. Pour bien enfoncer le clou, je me retourne vers elle, et avec un visage qui transpire l'innocence je lui dis « Je suis désolé, elle était trop grande, alors je suis sorti sans me rhabiller. » Je doute que la pauvresse percute. Elle a l'air bien plus fascinée par le détail de mon torse. Bon, il est vrai que je n'ai pas de quoi me plaindre. Le sport que j'aime à pratiquer l'a bien sculpté, et étant donné que je suis un vrai bond, il est totalement imberbe. La semaine passée sur la Côte d'Azur chez des amis le mois dernier a encore quelque restes, et je suis d'un beau doré, constellé de petites taches de rousseur. Elle tente vainement de balbutier quelque chose qui me disculpe, mais mis à part quelques « Beuh, euh... pas... grave », le message n'est pas très clair. Je lui fais un grand sourire lumineux, prends ma chemise vite fait sur le rayon et regagne la cabine, non sans un petit clin d'½il à la pauvre femme qui va faire exploser sa culotte si je continue à la soumettre à un tel régime d'excellence.
Une fois dans la cabine, je ne bouge plus. C'est étonnant, mais les gens s'imaginent que dès qu'ils ne vous voient plus, vous n'êtes plus là. Or les rideaux qui forment les parois de la cabines ne sont pas épais, et j'entends tout ce qu'il se passe. Les murmures étouffés des client(e)s qui viennent de croiser la huitième merveille du monde. La pauvre vendeuse qui tente péniblement de connecter deux neurones valides. Une fille d'une distinction rare, qui lance « Putain, la vache », qui certes pourrait n'être pas flatteur, mais qui est tout de suite accompagné d'un « Vous avez vu ce cul ?! », qui me rassérène. J'entends un faible « Caliente », qui me fait sourire. Je mets la chemise. Impeccable. Elle fait étudiant un peu hippie, qui ne prend pas vraiment soin de lui, mais dont le charme émane naturellement. Non pas que je n'ai pas de charme naturel, cela va sans dire. Juste que je lui donne en plus un coup de pouce. Je ressors de la cabine, et avec un air qui semble authentiquement inquiet, je vais voir la vendeuse et lui demande si la chemise me va bien. Elle ne peut dire non, et elle a raison. Elle est parfaite : longueur des manches idéale, tissu agréable, et la couleur claire fait ressortir mon grain de peau. Sans compter que le lin étant un tissu lourd, il tombe en soulignant la présence des pectoraux. Que demande le peuple ? Manifestement, elle, pas grand-chose de plus que ce qu'elle voit. Sa mâchoire inférieure est partie bien bas derrière le comptoir, et doit à l'heure qu'il est éponger le sol du magasin. Satisfait, je lui fait un sourire éblouissant, et retourne dans ma cabine. Alors que je me change, mon portable sonne. Manon. Moi, au féminin. Aussi brune que je suis blond, des yeux verts étincelants qui mettent en valeur des lèvres purpurines qui s'ourlent facilement en une moue moqueuse. Sa chevelure dévale en de lourdes boucles chocolat sa cambrure de reins qui ferait pleurer une brésilienne. Des jambes qui feraient paraître Gisèle Büdchen une naine potelée. Une poitrine aussi ronde et ferme qu'on pourrait le souhaiter, juste ce qu'il faut de hanches et un ventre plat de rêve. Et surtout, une détermination à obtenir ce qu'elle veut qui égale au moins la mienne. Le machiavélisme a ses avantages, il rapproche autant qu'il peut éloigner.
Malgré ce le dit le film « Sexe Intention », qui a vainement tenté de reprendre le chef-d'½uvre de Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses et qui considère que la Marquise de Merteuil se nomme Catherine, je suis sûr que Manon lui serait allé comme un gant. Je suis son Valmont, elle est ma Merteuil. Ensemble pour mieux diviser.

Apparemment, son dernier mec en date est parti s'amuser ailleurs pendant une soirée. Grave erreur. Nous en avons le droit, personne d'autre. Et surtout, personne ne doit jamais, au grand jamais nous l'infliger. Elle me demande si je peux faire en sorte de régler l'affaire aujourd'hui, ou demain. Ça va mettre de côté mes projets, mais je lui dois une fière chandelle depuis qu'elle m'a vengé en envoyant des photos peu recommandables d'une de mes ex à sa charmante mère, sainte patronne des culs-serrés. Comme par hasard, les photos étaient arrivées juste après qu'elle ait décidé de rompre, parce que « trois mois c'est trop long, et j'ai peur de m'engager ». Étrange comme les choses peuvent s'enchaîner. En même temps, vu la vie qu'elle mène maintenant, sachant que son père est policier, elle risque pas de s'engager de sitôt, sinon dans un couvent. Mais passons. Il faut trouver quelque chose à faire


***
Pendant que nous dansons, les effets de l'alcool m'enhardissant, je commence à le caresser. Une main sous son t-shirt remonte le long de son ventre plat sous lesquelles émergent les agréables rondeurs d'abdominaux en action. Je continue, et plaque ma main sur son torse. Nos hanches ondulent en cadence. Les gens autour de nous s'écartent un peu. Derrière la légère brume alcoolisée qui ralentit un peu mes réflexions, j'ai un grand sourire intérieur. Ne partez pas tout de suite, mes chéris, la fête ne fait que commencer. Arthur a eu l'air de saisir le message très implicite convié par ma main baladeuse, et mes mouvements de hanches suggestifs. Il répond en m'embrassant dans le cou, et en collant les hanches contre les miennes, accentuant la friction. Je remarque avec bonheur que je lui fais de l'effet. Oh, ça va être jouissif. Ceci dit, ça le sera nettement moins s'il trouve la présente situation tellement jouissive qu'il s'oublie sur mon jean. Mais je suis sûr qu'un grand garçon comme lui saura se tenir jusqu'au clou du spectacle. Nous continuons à danser, de plus en plus proches, de plus en plus lascifs. Les gens autour de nous feignent de nous ignorer. Encore un peu de patience, mes mignons, tout vient à point à qui sait attendre. Et ce qui va arriver pourra alimenter les potins de toute la région pour un mois. Il faut juste attendre que la chanson se termine.
Comme prévu, Arthur commence à me parler des idées qui lui passent par la tête. Idées bien tentantes, ma foi. Mais il faut tenir son rôle. Avec grand plaisir, capitaine. Je le dirige dans ses idées, le chauffe davantage. D'après ce que je peux sentir contre ma cuisse c'est efficace. M'est avis qu'il ne vas pas rester longtemps dans cet état, pas après ce que je lui prépare. Et le mieux, c'est que Madonna a fini de chanter. Les instrumentaux baissent progressivement, et c'est le silence.
— ... Je t'aime et j'ai envie de toi. Maintenant.
Gros silence dans l'assemblée. Tout le monde nous regarde. Oh oui, regardez nous. Je lui fais un sourire lascif, et réplique, haletant et caressant, une main se glissant dans la poche arrière de son jean, et commençant à le masser.
— T'as envie de moi ? Eh ben tu sais quoi ..?
Il est maintenant hors d'haleine. Ce n'est que de l'altruisme que de le soulager de cette pression qu'il s'impose.
— Nan, dis moi...
— Je te quitte. Bye, Arthur.
Et je pense que même si Timbaland se déchaînait plus qu'il ne commence à le faire en fond sonore, ou s'il arrivait accompagné d'une demi-douzaine de strip-teaseuses dans le plus simple appareil, il n'aurait pas réussi à briser cet espèce de chape de plomb qui vient de tomber dans la salle. Je récupère ma veste en quelque pas, l'enfile et me retourne, pour contempler la scène. Arthur est bouche bée, muet, les yeux vides. Son jean est toujours déformé, à mi-hauteur. Nul doute que ça va passer incessamment sous peu. Tout le monde me regarde, ou regarde Arthur, comme deux ronds de flans. Je fais un sourire à tout le monde, et un clin d'½il à Arthur.
— Salut tout le monde ! Bonne soirée.
Et je m'en vais, certain d'avoir atteint une sorte d'orgasme spirituel. La vengeance est d'une douceur incomparable. Je consulte ma montre. 23h30. Il me reste encore une demi-heure avant la fin du délai que je m'étais imparti. Je suis vraiment trop fort. J'ai le temps d'aller boire un verre pour fêter ça.

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# Posté le lundi 10 août 2009 18:36

°oOo° Parce que tout ce qui a un début n'a pas forcément de fin - Week-end°oOo°

Sans avoir suivi d'ordre chronologique, ce texte et a fortiori les deux qui suivent (en fait surtout le dernier) sont encore en cours d'écriture.


Je traîne dans mon appartement, une fois de plus. Un dimanche après-midi. Morne et vide, mais stressant et plein de doutes. C'est la fin du week-end, la fin d'un jour et demi de bonheur, de relaxation et d'amour. C'est bientôt la reprise des cours, et je me rends compte que je n'ai pas travaillé autant que je l'aurais voulu, autant que j'aurais dû. Étonnant, mais à chaque fois, je me fais avoir. De l'art de se faire berner, tome I. Bizarre comme ma mémoire peut avoisiner celle d'un poisson rouge, sur certains points, comme se mettre devant un bureau, ouvrir un Gaffiot et entamer cette version de latin. Bien sûr, il fait la rendre dans deux semaines, mais c'est toujours ça de gagné. Et de toutes façons, il faudrait aussi que je penche sur ces commentaires d'anglais à faire, sur Shakespeare. Mais c'est impossible.

Impo
ssible, parce que le week-end, tu es là. Heureusement que tu es là. Mes week-end ont bien changé, grâce à toi. Ils sont passés d'une succession de petites choses sans intérêt, de quelques amis à voir, à cette relation. Cet amour ? Peut-être. La fin de la semaine commence pour moi par le goût de tes lèvres, la couleur de tes yeux, ton rire. Tes mains sur mes hanches. Par le parfum que tu exhales, ce mélange subtil et tellement caractéristique, qui serait nauséabond sur quelqu'un d'autre. Ensuite, rien n'est prévu, mais tout arrive comme si ç'avait été méticuleusement organisé. Le temps défile de toutes façons à une telle vitesse que l'ennui n'a pas sa place entre nous. Les moments de calme sont tout simplement de la sérénité. Un silence qui, loin d'être pesant, est en fait la conversation la plus profonde que nous pouvons avoir. Les mots deviennent surfaits, et sont de toutes façons soit inadaptés, soit tellement galvaudés que leur sens ne leur appartient plus. Comme ce matin, allongés tous les deux sur le tapis de salon, ta tête reposant sur mon ventre. Nos doigts entremêlés. Tellement cliché, il est vrai, mais si agréable. Quoique la contemplation de mon plafond en aurait ennuyé plus d'un au bout d'un moment. Pas nous. Pas nous, qui échangions ce flux muet de paroles, d'informations et d'émotions. Le plafond aurait aussi bien pu être le ciel nu, où un tableau. D'ailleurs, c'est ce que tu avais dit, la première fois que nous nous sommes allongés sur ce tapis. Un tableau. Blanc sur blanc, mon plus beau monochrome. Si j'avais su l'importance qu'il allait avoir quand je l'ai peint, l'aurais-je fait d'une autre manière ? J'espère que non.

Je tr
aîne dans mon appartement, une fois de plus. La concentration est un luxe que je ne peux pas m'offrir pour le moment. Dès que je m'asseois devant une feuille vierge, la texte à traduire d'un côté, mon dictionnaire de l'autre, un stylo à la main, j'entends ton rire raisonner. Ta voix me parler, tes mains dans mes cheveux. Ta joue contre la mienne. Le sens des paroles de Scipion l'Africain est inaccessible. L'angoisse monte au fur et à mesure que le temps défile et que le travail n'avance pas. Je me sens incapable, fatigué. Vidé. Comment est-il possible qu'après deux semaines seulement, j'en sois rendu là ? Je pensais avoir passé le stade de m'amouracher au bout de quelque jours. Trop de déceptions, trop de douleur. Là n'est pas le sujet. Il faut que je me concentre. Tite-Live, donc. Tiens, quand j'y pense, la couleur de mon stylo est comme celle de tes yeux. Étrange comme le gris peut être une couleur chaleureuse, en fait.

Impossi
ble d'arriver à quelque chose. Je me lève, soupire. Je vais dans le salon, où tout est en ordre. De rapides souvenirs défilent devant les yeux, étirant les coins de mes lèvres. Ce salon a été témoin de beaucoup de choses. Je pousse la table basse, et m'allonge sur le tapis. Blanc sur blanc, mon plus beau monochrome. Il y a encore un peu de ton odeur, bien qu'il me soit impossible de dire si elle vient de mes vêtements, du tapis, ou si je l'imagine tout bonnement. Je m'absorbe dans la vision du plafond, et ai de moins en moins conscience de ce qui m'entoure. Si j'y mets un peu du mien, je peux presque sentir ta tête sur mon ventre. Tes doigts, entremêlés aux miens, ton autre main me caressant doucement l'avant-bras. Il n'y a plus qu'à espérer que tu m'inspire. Bien que je doute que Scipion soit un de tes amis, sans vouloir te vexer, bien sûr. Le temps passe, et je cours après, allongé sur mon tapis. Qu'y puis-je ? Peut-on envisager que si je vais voir mon prof demain et lui dire « désolé, je suis amoureux, je n'ai pas pu finir mon commentaire sur Shakespeare. », il me dira qu'il n'y a pas de problème, que tout va bien, et que je n'ai qu'à le rendre plus tard ? J'avoue avoir quelques réserves.

T
ant qu'à faire, j'allume la radio. I Monster. Bien évidemment. Notre première rencontre. Fin de soirée, où tout le monde, plus ou moins alcoolisé, est posé dans un canapé, par terre, occupé au-dessus de la cuvette, ou en train d'essayer de danser, tout en relevant le défi non moins difficile de rester debout. Tu étais là, toi aussi. Je ne t'avais jamais vu, toi de même. Ami d'un ami d'un ami commun. C'est drôle comme parfois le hasard fait bien les choses, surtout pour moi qui n'ai jamais vraiment été sa cible préférée pour les bons trucs. Tu étais accoudé à un buffet, un verre dans une main, une cigarette dans une autre. Avec cet air d'être un peu ailleurs, un petit sourire en coin. Pour ma part, je dansais. I Monster, « Heaven ». Calme, serein. Comme moi. Jusqu'à ce que je rencontre tes yeux. Gris.

Je n'ai jamais cru au coup de foudre. Tout ce sentimentalisme de bas étage, toute cette morale implicite, tout cela me révulsait plus ou moins. En tout cas, ça ne m'arriverait pas. Non pas que ça me rende amer, je savais juste que, pour moi, les choses prendraient du temps. Il faudrait apprivoiser avant d'adopter. Et pourtant quand le marron s'est fondu dans le gris, tout était évident. Quelques mètres nous séparaient, et pourtant je te touchais déjà. Tu étais partout, là où je voulais que tu sois. Partout. Nimbé de toi. La perle et la terre sont le meilleur mélange. Marron et gris, mon plus beau polychrome. J'avançais à travers la salle, et tes mains étaient déjà dans mes cheveux. Tu m'approchais, et je te serrais déjà contre moi. Les gens autour ont disparu. Tellement cliché, tellement vrai. Parfois les clichés ont du bon. Ils m'ont permis d'éviter de voir ma meilleure ami de débarrasser d'un peu de l'alcool qu'elle avait ingéré sur le tapis de son salon, celui qu'elle aime tellement. Ou de voir des couples aussi douteux qu'imbibés se former. Rien de cela n'importait alors. Tu étais mon panorama, les cent et quelques degrés de ma visions. Ils n'étaient que pour toi. Comme la chanson était bien nommée. Heaven. Tu étais comme une vision de paradis.

Quand nous nous sommes enfin rencontrés, tout était naturel. Tu savais ce que j'attendais de toi, et moi de toi. Nous bougions en rythme. J'étais toi, tu étais moi. Tes lèvres pleines étaient douces. Tes baisers calmes. C'est cela. Depuis le début, tu as émané de cette aura de sérénité, de maîtrise qui m'ont tout de suite charmé.
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# Posté le lundi 10 août 2009 18:32

°oOo° Parce que tout ce qui a un début n'a pas forcément de fin - Untitled 2°oOo°

Le souffle glacé du vent. La mélodie douce et rythmée de la pluie, qui ricoche en un feu d'artifice aqueux sur la surface de son parapluie. Rouge. Une couleur aussi chaude que ses baisers brûlants, que le bout de ses doigts qui se faufilent sous mon pull, me donnant la chair de poule. J'ai froid d'avoir trop chaud. Une bourrasque soudaine qui fait s'envoler ses cheveux mi-longs, créant en un bref instant un halo doré autour de sa tête. Halo qui le fait paraître tel qu'il est : un ange. Mon ange. Être céleste dont le contact me fait entrevoir un peu du paradis. Nous cessons de nous embrasser, et je le regarde. À ce moment, je me rends compte que son visage est flou. Il est comme une ½uvre inachevée, Galatée abandonnée par Pygmalion avant l'achèvement de l'ouvrage. Il parle, mais sa voix ne me parviens plus vraiment. Elle est déréglée, comme lorsque l'on cherche la station d'une radio. Des serpents d'ombre lui enserrent les jambes, des oiseaux de ténèbres gravitent autour de nous, plongeant la rue pluvieuse dans une noirceur vertigineuse. Je sens les gifles que m'infligent leurs ailes déplumées, leurs becs cruels et leurs serres de jais. Je me débats et m'écorche. Les bras si réconfortants qui m'enserraient relâchent leur prise, comme surpris de me voir me débattre. Ne voit-il pas que tout bascule dans l'obscurité ? Alors le sol se dérobe sous mes pieds, et je tombe. Loin au-dessus de moi reste la vue du parapluie écarlate qui s'éloigne. Rouge, comme mes bras qui suintent la douleur. Je veux crier, et me rends compte que tout mouvement, tout son est inutile est superflu, je coule à présent dans une eau noire et opaque. Quand ai-je crevé la surface de cet océan ténébreux, je ne sais pas. Je me laisse aller, sachant très bien qu'une fin inéluctable m'attends. J'ouvre la bouche, résigné, et attends la mort.

Je
me réveille en sursaut. J'aurais bien admis que ce rêve était étrange si ça ne faisait pas une semaine que je le faisais. Je sens mon c½ur rater un battement en me rendant compte que des gouttes perlent effectivement de mes bras et dans mon dos, mais je n'exsude que la peur, non plus la souffrance. Ce rêve récurrent m'intrigue autant qu'il m'effraie. Beaucoup de « pourquoi » sont soulevés : pourquoi revient-il ? pourquoi cette chute ? pourquoi cette noyade ? Pourquoi, pourquoi... et surtout, pourquoi est-ce que je me retrouve dans les bras d'un autre garçon ? Un garçon. Sans n'avoir aucun a priori sur les homosexuels, très peu pour moi, merci. J'ai une petite amie. Belle, tendre, intelligente. Elle a de l'humour, de la conversation et nous partageons beaucoup de centres d'intérêt. Elle est présente sans m'étouffer. Tout. Elle a tout, trop peut-être. Ce qui me fait souvent me demander si je suis digne d'elle. Elle m'assure que je le suis. Tant mieux, j'aime le confort que m'apporte ces sept mois de relation. Stable tout en restant pleine de surprises, et de perspectives d'avenir. Machinalement, je porte la main au médaillon qui, soutenu par un fil de cuir noir, contient une mèche de ses cheveux. Geste stupide au demeurant, il n'empêche qu'il me calme et m'aide à raisonner froidement les choses. Ceci n'est qu'un rêve, un rêve qui ne mérite pas vraiment qu'on lui accorde de l'attention, du moins pas au point qu'il empiète sur ma vie. Au pire, je peux toujours demander à Bellatrix ce qu'elle trouve comme signification de mon rêve dans ses bouquins d'interprétation. Elle m'avait déjà offert ses services après que je lui aie parlé de ce rêve, de cette obsession nocturne, sans pour autant que je réponde à son invitation. Il est à présent temps. Temps que je trouve des réponses, afin d'oublier tout cela et revenir à un semblant de confort. Oui, c'est surtout cela : revenir à certaines valeurs sûres en ces temps incertains. Incessamment sous peu, nous allons quitter le lycée, et alors tout sera différent : les amitiés éclatées, une nouvelle vie qui s'annonce, avec ses bons et mauvais côtés. Alors pour mieux me focaliser dessus, je veux que ma vie de tous les jours et, si possible, mes nuits soient calmes.
J
e consulte mon réveil et me rends compte que j'ai le temps de me préparer tranquillement, ou de me recoucher. N'ayant aucune envie de dormir à nouveau, je me lève et m'apprête pour aller au lycée. Je sais que, quoi que je puisse me dire, je suis stressé par ces visions. Certaines poussées cancérophobes en témoignent facilement : je quitte la cuisine en laissant une table parfaitement ordonnée, les cuillères alignées les unes à coté des autres. Le côté incurvé tourné vers le bas. Une, deux, trois, quatre. Les couteaux, les lames vers la droite. Un, deux, trois quatre. La boîte de céréales correctement refermée, la brioche scellée dans son sachet avec la petite attache métallisée, les pots de confiture et de Nutella refermés, et alignés par ordre de taille. Quand je sors de la salle de bains, les tubes sont alignés en fonction de leur couleur, les brosses à dent aussi. Une, deux, trois, quatre, cinq. Il faut que je me calme. Aujourd'hui sera une journée comme tout mercredi peut l'être : début des cours à sept-heure cinquante-cinq, pause à neuf heures cinquante, puis reprise à dix heures cinq. Pause de midi de onze heures cinquante-cinq à treize heures trente-deux. Pause de quinze heures vingt-cinq à quinze heures trente-cinq. Fin des cours à dix-sept heures trente-cinq. Ça va mieux. Je m'asseois et me relâche en respirant profondément. J'envoie un SMS à Bellatrix. Il me faut des réponses, et rapidement. Plus je veux m'éloigner de ce problème, plus j'y pense.
J
e pars au lycée en voiture. Le pouvoir un peu grisant que j'ai sur le véhicule et la fenêtre ouverte me font du bien. Je suis en avance. J'en profite pour passer par la côte et m'arrêter regarder se lever le soleil. Tout va bien. Je fais partie d'un microcosme bien à moi, où tout est tranquille et loin de ces hallucinations troublantes et rocambolesques. Non pas que je n'aime pas les surprises, mais celle-ci remet en question trop de bases que je croyais solidement ancrées. Je me détends en contemplant l'aurore. Tout va bien. Je rentre dans ma voiture et roule jusqu'au parking du lycée.
Sept
ans. Sept ans que je côtoie cet établissement. Une relation qui dure ! Cette école fait partie des constantes de ma vie. Structure certes peu amène mais à la familiarité rassurante. Je rentre et retrouve certains de mes amis, plus matinaux que d'autres. Ils sont également des piliers, des attaches. Ils me construisent autant, sinon plus, que j'espère les compléter. Clefs de la voûte qu'est ma vie. Je cherche du regard Nadioja, ma bien-aimée. Nadioja, « feu de l'éternité » ou « espoir » en russe. Un prénom plein de promesses. Elle n'est pas là, elle commence plus tard que moi. Je porte la main à mon médaillon. Elle est quand même présente, juste à côté de mon c½ur, dans cette petite malle aux trésors constamment réchauffée par le contact de ma peau. Je me glisse dans les conversations endormies et insouciantes des autres, et fais de mon mieux pour oublier mes nuits agitées. Bellatrix m'a assuré pouvoir m'apporter des réponses. Je l'espère sincèrement. Sinon, à qui, à quoi me fier ? En ce vaste monde sans repère qu'est celui de l'onirisme, elle reste ma seule attache. Elle l'a toujours é, en fait. En ce vaste monde sans repère qu'est letre, elle était un point de chute sûr. Jusqu'à ce que je me rende compte qu'elle aussi n'était qu'humaine. Fragile. Complexe. Pas uniquement ce visage avenant et ces conversations pleines d'esprits. Bien plus qu'une enveloppe charnelle contenant un puit de science et un réservoir d'affection semblant inépuisables. Revenir à la réalité à la suite de cette découverte a été en quelque sorte une deuxième meurtre du père, au sens freudien. Bellatrix était mon père, mon pilier, le poteau qui me retenait et m'évitait d'être emporté par une bourrasque de ce vent violent qu'est la vie. Toutefois, lâcher cette barre de survie qui ployait sous mon poids m'a permis de tenter de voler en solitaire, porté çà et là par les remous de cette tourmente venteuse erratique. Et de me découvrir : pour l'instant, je préfère pourvoir me retenir, de près ou de loin, à un point. Nadioja. Centre d'attraction, vortex qui me permet d'aller à contre-courant. Pôle d'attraction qui me permet d'évoluer dans le mistral de la vie, tout en gravitant autour de cette attache.
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# Posté le lundi 10 août 2009 18:29

°oOo° Parce que tout ce qui a un début n'a pas forcément de fin - Journal°oOo°

Finalement, voici LE truc le plus vieux que j'aie trouvé dans mon PC. Idem, incomplet. Et là la fin tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. Pour les italiques, j'avoue avoir voulu faciliter la lecture par des italiques. L'intention était bonne, ma patience n'a pas tenu la distance. J'ai foi en l'intellect de mon lectorat qui lui permettra de se passer des italiques (:

Tididip, tididip, tididp, tidi...
Ourgh... j'ai horreur des réveils. Mais vraiment. C'en est viscéral.
— Pff, bon, allez debout, debouuuuut...
Si c'est pas de l'auto persuasion, ça...
— Mais mon lit est bien chaud et j'y suis bien !
— Oui, mais si ça continue, tu vas être en retard !
Mauvais signe... je me parle tout seul. Rolalah, que la vie est dure : impossible de m'endormir le soir, et après, pour me lever, c'est la torture. Bon, allez, je fais un petit compromis avec moi-même : si je me lève maintenant, je peux me recoucher après le petit-déjeuner, d'accord ? Mon second moi accepte de mauvaise grâce, à condition que quand ma s½ur a fini de se laver, j'y aille à mon tour.
— Tortionnaire !
— Non, je respecte tout simplement les horaires du bus ! Il passe à sept heures et demi.
— Mais il n'est que sept heures moins vingt-cinq ! S'il te plaîîîîît !
— Non ! Tu descends maintenant prendre ton petit déjeuner.
— Tu es cruel !
— Je suis toi.
— Je sais, ton es mon « côté obscur », comme dans Star Wars.
— C'est ça, maintenant debout !
Y a des jours, j'vous jure... En plus, ça ne sert à rien de me battre avec moi-même, c'est toujours l'autre qui gagne. En maugréant, je descend de mon lit (fort peu élégamment, il faut bien l'avouer) et j'avance d'une démarche assez bancale jusqu'à la porte, regrettant déjà mes draps. Et si...
— Avance !
Pff, et voilà. Bon. Allons-y. Ne surtout pas se casser la figure dans les escaliers, donc poser les pieds sur les marches, et non trop loin, faute d'une mauvaise évaluation de la distance, comme hier, par exemple. Résultat garanti immédiat : quinze marches en moins d'une seconde, puis le pied du bureau de mon petit frère dans le front, accompagné d'un boucan de tous les diables qui a réveillé ma troisième (et dernière) petite s½ur, qui a le sommeil léger et le cri facile. Ah bah, du coup, j'étais réveillé, ça oui ! Bon. J'allume le néon mauve de la hotte, comme ça la lumière n'est pas trop forte, et tant pis si ça fait aquarium. De toute façon, c'est un néon d'aquarium, alors... Petit-déj habituel : céréales avec du lait froid, deux crêpes avec du Nutella et un verre de jus d'orange. Et le premier qui dit que je suis goinfre à affaire à moi !
— Moi je dis que tu es goinfre !
— Toi, la ferme, je mange !
— Ah, c'est vrai, tu ne peux penser qu'à une chose à la fois.
Je suis choqué par l'ironie et la répartie de mon second Moi.
— Alors comment expliques-tu le fait que je parle et que je mange en même temps ?
Un point pour moi. Mon moral remonte sensiblement.
— Oh, mais moi, je suis au-dessus de tes pensées !
Un point partout ? Ouhlà, vite, une pique bien acide...
— Je continue de te tolérer pour ça : ton ego est tellement surdimensionné qu'il nous suffit à tous les deux.
Magnifique service ! L'adversaire ne répond pas ? C'est donc un deux-un ! Allez, j'enfonce le clou...
— Tiens, je vais parler à Hervé, il a une conversation bien plus intéressante que toi.
Aucune réponse. Jeu, set et match ! Hervé est le lave-vaisselle. Mon second Moi n'a jamais vraiment apprécié que je lui préfère une machine, qui plus est une machine aussi peu élaborée qu'un lave-vaisselle. De toute façon, s'il n'est pas content, c'est pareil ! Il n'a qu'à partir, ce n'est pas moi qui vais le retenir...
— Hé ! J'entends tout, je te rappelles !
Oups... Vite, la réplique cinglante...
— Tant mieux, je n'ai rien à te cacher, tu le sais bien !

Je remonte dans ma chambre me recoucher avec bonheur, un petit sourire aux lèvres. Ce n'est pas souvent que je me vaincs moi moi-même. Comme d'habitude, je me rendors comme une masse, mon Pookie dans les bras. Des bribes d'images passent devant mes paupières closes : une main que je serre, un large sourire ressortant sur un visage flou, un éclat de rire joyeux. Sans savoir réellement pourquoi, ce rire me réveille avec une forte impressionne de malaise et un n½ud à la place de mon estomac. J'entends une voix qui me chuchote « La salle de bains est libre ! ». Comme de juste, c'est ma grande s½ur qui vient me réveiller, habituée à me voire me rendormir après mon petit-déjeuner. Je sors laborieusement de mon lit, toujours aussi motivé, sous les petites piques amères de ma deuxième personnalité, vexée d'avoir perdue la joute verbale de tout à l'heure. Mais je n'y prête pas attention : j'ai été bien trop troublé par les images que je venais de voir. Elles me poursuivirent pendant que je me lavais les dents, prenais ma douche et me préparais enfin à sortir pour essayer d'attraper mon bus. Et, comme d'habitude, j'oublie mon agenda dans ma chambre.
— Encore ?!
— Oh, ça va toi ! Tu n'avais qu'à me le rappeler, tu fais partie de moi aussi, aux dernières nouvelles.
— Parle moins fort, tu sais très bien que Maman déteste quand tu te parle tout seul, l'idée d'avoir un fils schizophrène ne l'enchante pas particulièrement, tu sais ?
— Je sais, et je la comprends, avoir une personnalité supplémentaire comme la tienne est éprouvant.
Je suis tellement préoccupé que je ne remarque pas qu'une fois de plus j'ai eu le dernier mot. Mais où est ce foutu agenda ? Merde, je vais encore louper mon bus et devoir me taper une demi-heure de marche avec une dizaine de kilos de sac jusqu'au lycée. Meeeeeeerde, fait chier !
— Aide-moi, toi aussi, au lieu de ricaner dans ton coin !
— C'est évident, non ? Il est...
— Dis-moi, où on va être en retard ! Vite !
— Bon, il est sous la pile de vêtements à mettre au sale.
— Laquelle ?
— À côté de ton armoire, près de la montagne de cahiers et d'affaires de cours...
— C'est moi où tu es sarcastique ?
— Je suis sarcastique ! Et prends ce fichu agenda, on va louper le bus !
Je retrouve (enfin) l'agenda incriminé de se mettre dans les endroits les plus incongrus (évidemment, je passe l'éponge sur le fait que je l'y ai mis). Je sors de la maison et marche rapidement vers l'arrêt de bus (en comptant mes pas, chacun ses TOC). Pour me vider la tête, j'allume mon baladeur et je cherche frénétiquement « What You Waiting For », de Gwen Stefani (si vous aimez pas, tant pis pour vous ! Les goûts et les couleurs ne se discutent pas !). Je l'écoute en boucle, bien fort pour que... l'autre... ne puisse pas me parler.
— Eh, dis moi, je croi- like a cat in heat stuck in a moving car...
Efficace, je vous dit.
— Attends, ne pense pas te défiler co- ...a scary conversation, shut my eyes, can't find a brake...
Oh, Gwen, je t'adore !
Une fois le trajet de bus passé (au son des tic-tac, tic-tac et des what you waiting for ?), je remonte la rue Malakoff jusqu'au bahut, en essayant d'adapter mes pas au rythme de la musique, ce qui me donne une démarche bizarre, rapide et appuyée, mais je m'en contrefiche, je suis dans ma petite bulle musicale, tiens, si je n'avais pas cette enclume sur le dos et une voix adaptée, je me terrais à danser et chanter avec Gwen. De toute façon, les autres lycéens (qu'ils le veuillent ou non) ont bien dû se faire à mes excentricités, et s'ils ne sont pas contents, c'est pareil (petites phrases gamines, certes, mais bien utiles dans certains cas, comme celui-ci). Vu que le bus arrive vers moins vingt à l'arrêt du lycée, ce dernier est presque désert (le lycée, pas l'arrêt... quoique).
— Pfff, encore des jeux de mots pourris !
— Hey, depuis quand tu parles plus fort que Gwen Stefani, toi ? Tu n'as pas le droit !
— J'ai tous les droits.
— Mais oui, allons-y gaiement, mais j'ai encore une carte dans ma manche...
— J'attends.
— Oh, ne t'inquiètes pas, ça vient... voilà !
— Oh !
The Libertines. Il ne peut pas résister. Bien, me voilà tranquille pour un petit moment. Je rentre sous le préau, monte quelques marches de l'escalier qui mène le hall au premier étage et m'affale dans toute mon élégance et ma légèreté naturelles à mi-hauteur de l'escalier, juste contre la rambarde.
— Hey, j'entends quand même !
— Tais-toi et écoute.
— Ouais, t'as raison, tu n'es pas digne de l'attention que je te porte...
Et voilà, pas plus dur que ça ! C'est peut-être perfide, mais c'est le seul moyen de le faire taire. Bon, alors, papier, crayon gris, et au boulot ! J'adore dessiner, c'est une de mes passions. Je n'irai pas jusqu'à dire que je dessine bien, mais disons que je me débrouille. Enfin, ça c'est ce que je pense quand je suis seul (enfin presque... je ne suis jamais seul, par exemple, même maintenant, il entend mais il ne fait pas de commentaires... pour l'instant), parce qu'après, quand je vois ce que dessine mes amies (mes amis ne dessinent pas ou peu), je suis dégoûté. Dans le sens « dégoûté du dessin parce que je dessinerai jamais aussi bien qu'elles ». Mais pour l'instant, personne en vue, donc j'ai quartier libre. Je laisse la mine de graphite parcourir librement la feuille de papier, sans vraiment penser à ce qui s'y trace. C'est de cette manière que j'obtiens la majorité de mes meilleures productions.
Comme je commence à en avoir marre de regarder ma feuille sans la voir, je recadre mon regard sur mon support. Je découvre, comme souvent quand je ne suis pas vraiment inspiré, je trouve une plume assez stylisée, dont on ne discerne que les contours, et qui n'attend plus qu'à être travaillée, afin qu'on y ajoute ombres, détails, etc.... Je suis assez satisfait de l'esquisse qui s'offre à mes yeux : je commence donc à la retravailler avec soin, mettant machinalement mon visage à deux centimètres de la feuille, calée sur mon trieur lui-même soutenu par mes cuisses relevées. Je pensais qu'être ainsi, juste sur le bord de l'escalier, complètement replié sur moi-même, je ne prenais pas de place, et jusqu'à présent, l'absence de collision avait confirmé mon jugement. Mais manifestement, aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres : une personne choisit ce moment de totale concentration pénétrée de ma part pour me rentrer dedans, avec une précision qui n'a d'égale que la violence du choc. C'est bien simple : en essayant de me relever, je bute de nouveau dans celui (ou celle) qui a eu l'outrecuidance de m'interrompre de manière si emportée dans mon travail artistique. Avec le présomptueux espoir d'une absence de remontrance, je parie. Toujours est-il je rentre une nouvelle fois dans la personne, qui essayait elle aussi de se relever, et nous retombons tous deux dans la même direction cette fois-ci : le bas de l'escalier. Qui se rapproche un peu trop vite à mon goût. Dans un mélange assez inextricable de bras, de jambes, de feuilles (mon trieur s'est ouvert) et de sacs, nous dévalons donc les quelques degrés qui nous séparaient du sol, que nous finissons par rencontrer douloureusement. Enfin, en théorie. Parce que j'ai pas trop senti le choc. Complètement sonné, je ne bouge pas d'où je suis. En plus, c'est assez confortable, plutôt doux et tout tiède, hmmm...
Minute.
Comment se fait-il que je me trouve sur quelque chose qui corresponde aux caractéristiques susnommées (confortable, doux, tiède), alors que je viens de me casser la margoulette des escaliers pour rejoindre le linoléum jaune pisseux du sol du lycée. Il doit y avoir un flou quelque part. Flou qui se dissipe automatiquement quand « ce-sur-quoi-je-suis-étalé » pousse un léger gémissement et bouge un peu. La lumière se fait tout de suite dans mon esprit (heureusement pour moi... nous, puisque qu'il semble que je ne sois pas seul dans l'affaire). Il se trouve que je suis actuellement complètement étalé sur mon « assaillant », en plein milieu du hall de mon lycée.
Dire que je pique un phare est un bel euphémisme : je rougis tellement que mon col doit commencer à roussir et je ne serais pas étonné de voir des filets de fumée sortir de mes oreilles (et de mes narines aussi, tant qu'à faire, pour compléter le tableau). Je tente de me relever précipitamment, mais je me rends compte que ses jambes sont passées par-dessus les miennes et se sont croisées : je suis donc emprisonné. Sans oser regarder la personne qui se situe sous moi, je marmonne entre mes dents :
— Desserre tes jambes, s'il te plaît, sinon je peux pas me dégager.
L'autre obtempère promptement. Je me relève tant bien que mal, puis je lance un rapide regard d'horizon. La première inquiétude due au bruit de notre chute étant passée, le cercle de personnes nous jetaient des regards allant de l'ironie pure au dégoût, en passant par divers degrés d'amusement et d'horreur. Comme si nous étions un couple de nymphomanes qui n'avait rien trouvé de mieux que de... oulah, je divague un peu, là.
— En même temps, il y a de quoi. Bon, maintenant, aide cette charmante personne à se relever, tu l'as quasiment étouffée sous ton énorme poids.
Tiens, la petite voix est de retour. Cependant, ce qu'elle dit est (en partie) juste : le garçon (car d'après ce que je peux en voir, c'en est un) qui était sous moi à un peu de mal à se relever, et a le souffle court. Tout désir de vengeance (parfaitement légitime) passe au second plan, derrière un besoin impérieux de me sortir au plus vite de cette situation que je considère à raison comme incommodante. Je tends donc rapidement la main à celui qui a amorti ma chute, pour qu'il se relève et échappe lui aussi à cette conjoncture gênante pour lui aussi, je pense. Et j'espère bien qu'il va m'aider à rassembler le contenu de mon trieur, qui s'est gaiement égaillé un peu partout depuis les escaliers jusqu'à l'endroit de notre chute finale, et alentours. C'est donc tous les dessins réalisés avec peine durant l'intégralité de mon année de seconde qui sont impunément (pour l'instant) étalés aux yeux de tous. Quand je pense au nombre de cours de maths, de français, d'espagnol (et associés, je vais pas faire la liste) qui m'ont été nécessaire pour réaliser tout ça, et que ce press-book risque d'être anéanti parce qu'un petit... idiot (restons polis) m'est tombé dessus, j'en ai des bouffées de chaleur douloureusement alternées de sueurs froides.
Je vois que l'autre a compris ce que je voulais qu'il fasse (sans que je le lui dise, qu'il est intelligent ce garçon !) et commence de suite à se pencher pour ramasser les feuilles.
— C'est moi ou tu est actuellement en train de reluquer avec une discrétion totale la chute de rein de ce garçon ?
— Quoi ? Non mais tu rêves, là ! Je ne...
Mais je ne peux empêcher une érubescence magistrale s'ajouter à celle qui ornait déjà intégralement ma figure. Je me baisse donc précipitamment pour le cacher et continuer à ramasser les dessins semés çà et là.
— Pervers !
— Aurais-tu l'extrême obligeance, par un fortuit hasard, de joindre les parois de ton appendice buccal, dans un but d'absence sonore ?
— Quoi ?
— La ferme !, je conclus, d'un ton rogue, entre mes dents.
Je ne suis pas d'humeur à plaisanter, la tension, le sentiment d'être pris en faute, la honte d'être pris en train de considérer le corps d'un autre garçon, le choc encore présent de notre chute, tout cela se mêle dans ma tête et me rendre nerveux et très irritable. Je ramasse donc sèchement les quelques feuilles qui m'entoure, et je m'avance pour ramasser les dernières, le visage fermé et tellement rageur que ça doit suinter par les pores de ma peau. Mais tout cela, toute cette colère, cette hargne, toute la belle indifférence à ce qui m'entoure que je me reconstruisait, bref, tout ça s'évanouit quand, épaule contre épaule, à quatre pattes, lui et moi, nous mêlons nos bras pour ramasser les derniers papiers qui traînent. Son genou s'appuie soudain sur une feuille et avant que j'aie pu dire quelque chose, il dérape un peu, juste assez pour lui faire faire un faux mouvement qui fait que son cou se cale très brièvement dans le creux de ma clavicule. Ce contact déclenche un interrupteur dans mon esprit qui stoppe toute pensées pendant un moment : je reste immobile, bien incapable de faire la moindre chose ; je suis comme lobotomisé.
L'autre en face de moi semble se rendre compte de l'état assez abscons de mes pensées actuelles. Il se recule prestement, me presse un peu l'épaule de sa main droite pour me réveiller. J'émerge assez difficilement. Nous rassemblons les feuillets en un tas grossier et nous partons, chacun emportant en vrac ses effets personnels, sous le regard toujours aussi obsédant et insistant de l'assemblée qui nous encerclait. Enfin, nous partons, c'est beaucoup dire, et c'est me mettre plus en valeur que nécessaire : son sac sur sa seule épaule droite, tout ce qu'il portait (des bouquins, apparemment) calés sous son bras droit, il me tirait par la manche, et moi je le suivais machinalement, le regard inexpressif, mes lunettes de travers, le contenu de mon trieur (et mon trieur) ainsi que mon baladeur et ma trousse calés dans le creux de mon bras gauche, mon sac ouvert ballottant dans mon dos au fur et à mesure que nous gravissions les degrés salvateurs qui nous éloignaient du public maudit et du lieu de chute qui ne l'était pas moins (maudit). Nous montons un ou deux étages puis nous nous arrêtons. Ma seule pensée valide à ce moment est que mes neurones sont tellement en perdition dans un imbroglio inextricable de matière grise hors service que la petite voix n'est plus là. Je porte silencieusement son deuil, et puisque mon corps semble marcher tout seul, bien dirigé par l'autre, je ne m'en occupe pas. Soudain, je sens que je m'arrête. Tiens. Bon, bah, comme je sens une présence solide et rassurante derrière moi (je parle ici d'un mur), je m'affaisse avec l'élégance et la grâce d'un troll obèse le long de ce dernier. J'essaie de faire le point sur ce qu'il s'est passé depuis que mon encéphale a déclaré forfait, c'est à dire depuis ma chute, en gros. Je me prends la tête entre les mains et ferme les yeux, sentant peu à peu que l'intellect qui fait de nous des Homo Sapiens Sapiens tente de se réveiller. Comprendre : deux neurones se hasardent vaillamment à établir une communication chimique. Braves petites. Elles ne réalisent pas l'ampleur de leur tâche. Mais bon... j'émerge au fur et à mesure, et enfin assez pour me rendre compte que la personne en face de moi me fixe depuis le début, assistant, assistant en direct à une renaissance cervicale. Ce doit être très émouvant.
— C'est ça, tu t'attends peut-être à ce qu'il t'offre un bouquet de fleur, les yeux tout larmoyants, en dissertant sur le fait que c'était une expérience enrichissante de voir un paquet amorphe recouvrer le mental de primate que tu as.
J'ai ici, il me semble, la preuve finale que je revis : la petite voix -
— Hey, pas si petite que ça, puisque je suis toi et fais donc un mètre quatre-vingt !
... La petite voix, donc a fait son retour. Je cligne plusieurs fois des paupières pour voir si tout est en ordre du côté vision et...
— Ça doit être très mignon, très masculin, en tout cas. T'es sûr que tu ne veux pas qu'on mette un petit écriteau sur ta table avec marqué dessus « Shirley - Réceptionniste », comme ça tu pourras papillonner des paupières toute la journée, ça te tente ?
Je feins d'ignorer cette outrageuse remarque de la part de moi-même (c'est ça qui me mortifie le plus, je pense : que ce soit mon propre esprit qui me flagelle ainsi) et je me décide à briser la chape silencieuse qui s'est étalée là où nous sommes. Je fais un léger sourire - un peu vide, certes, mais comment voulez vous faire pour sourire de manière intellectuelle alors que vous venez juste de récupérer votre cerveau ? - et amorce doucement :
— Merci de m'avoir sorti de... là-bas !
Lui qui semblait impatient de dire quelque chose, il me fait un bref sourire et ouvre la bouche pour débiter à toute vitesse :
— Maisderienc'esttoutnatureletaufaitexcusemoidet'avoirbousculétoutàl'heuremaisjesuisnouveauicietjen'avaispasvuque-t'étaislàjesortaisdubureauduCPEet...
— Hey, du calme, du calme ! Je viens de récupérer mon intellect et j'ai un peu de mal, donc ralentis le débit, s'il te plaît.
Il me fait un gentil sourire (je ne me rappelle pas qu'on m'ait souri comme ça depuis longtemps) et reprend :
— Désolé, c'est un de mes défauts : je parle trop vite quand je suis gêné. Donc de rien, pour t'avoir sorti de... là-bas, comme tu dis, mais c'est bien la moindre des choses vu ce que j'ai fait. Je suis vraiment désolé, je suis nouveau ici, je sortais du bureau du CPE, Mr Draviche, c'est ça ? Bref, je ne savais pas qu'ici, il y avait des personnes qui dessinaient dans les escaliers et je marchais sans vraiment regarder où j'allais. Et je suis navré, vraiment, d'avoir éparpillé tes dessins un peu partout. Tu avais l'air vraiment blessé que tout le monde puisse les voir comme ça, et pour ça je te demande pardon. Je vais te laisser ici, j'ai besoin de trouver quelqu'un de ma classe pour savoir comment ça se passe. Excuse-moi, encore une fois, je ne l'ai pas fait exprès.
Et là, là, il se relève et commence à partir.
— Évidemment, tu le répugnes ! Il n'a pas mis longtemps à voir qui tu étais, en tout cas, c'est bien, ça. Il ira loin dans la vie, ce garçon ! Je parie même qu'il a dû voir que tu le dévorais des yeux tout à l'heure.
Je rougis involontairement à cette pique. Mettant ces pensées contraignantes de côté, je commence vivement à me relever.
— Eh, attends... euh, comment tu t'appelles ?
— Pas la peine de te le dire, tu te moquerais.
— Rigoler d'un prénom ? On est au lycée, je te rappelles, pas en primaire.
— Hum... pas faux... Mais permets-moi de te dire que ça ne veut pas dire grand-chose. Je m'appelle Zéphyr.
— Et tu a peur qu'on s'en moque ? C'est pourtant très joli. Moi c'est Arthur. Vas-y, reviens. N'ai pas peur, j'ajoute en riant. Je pue le pâté à ce point pour que tu t'en ailles si vite ?
— Oui !
— Ferme-la !, je pense très fort.
— Non, mais... enfin... Je pensais que tu m'en voulais beaucoup pour avoir fait ce que j'ai fait.
— Quoi, renverser mon trieur ?
— Ça, éparpiller tes dessins, te faire tomber devant tout le monde, et te mettre dans une situation plus qu'embarrassante. Bref, à peut près tout ce qui s'est passé, quoi.
Je souris bravement, dans le but de le rassurer.
— On n'en est pas morts, si ? Ce qui ne tue pas rend plus fort, a dit Nietzsche. Ces dessins, même s'il est vrai que je n'aime pas les montrer à autant de monde, sont visités pendant que j'ai le dos tourné, je le sais, donc tu as juste un peu accéléré le processus. Pour la situation dans laquelle nous nous sommes trouvés, pour moi, je ne me fais pas trop de soucis, tout le monde ici sait que je suis bizarre. C'est plutôt pour toi que ça va être dur, tu vas te traîner une vieille réputation de nympho ou un truc comme ça. Qui sait ce que peut inventer un esprit fertile et mal tourné ?
Il éclate de rire. À ce moment, je comprends pourquoi ses parents lui ont donné un tel prénom. Il est... aérien. Maintenant que je me rends compte de ça, je l'examine un peu, chose que je n'avais jamais fait jusqu'à présent. Il a les cheveux blonds très clairs (couleur sûrement naturelle car répercutée sur ses cils et sourcils) et raides, qu'il noue en un lâche catogan, laissant quelques mèches folles çà et là. Il a le teint plutôt mate qui contraste avec la couleur de ses cheveux et celle de ses yeux, qui sont vert d'eau. Ses lèvres plutôt charnues, son nez convexe et ses yeux légèrement en amande suggèrent des origines asiatiques qui ne sont pas pour lui desservir, bien au contraire. Pour le reste, malgré les vêtements larges qu'il porte, on voit une silhouette bien bâtie et ses mouvements alliant force et souplesse trahissent une longue pratique d'un sport artistique. Bref, on ne peut pas dire que je sois tombé (au sens propre !) sur le plus moche du coin, en fait. Une première pour moi, qui pourrais être légitimement qualifié de Léon - la - Poisse. Mais je m'égare, là. Nous restons ainsi tous les deux, face à face, moi adossé au mur, lui assis sur son sac devant moi. Cependant, le silence qui nous entoure n'a rien de pesant : si je puis dire, nous établissons un « premier contact » et, pour ma part, j'expérimente une sorte de bien-être qui m'était jusque là inconnu. Que nous restions ainsi comme ça, à nous découvrir mutuellement me fait oublier la température polaire que j'ai affronté pour venir ici, et, bizarrement, moi qui me plains toujours d'avoir froid, je suis prêt à enlever mon manteau et mon pull. Mais, passons. Nous commençons donc à discuter, de tout et de rien, ce genre de conversation qui meuble si bien un blanc, qui n'a aucune profondeur (ou alors elle est bien cachée), qui détend l'atmosphère et qui permet de passer le temps. Puis j'aborde le sujet qui me taraude depuis tout à l'heure, il faut bien le dire : lui.
— Alors, comme ça, t'es nouveau ?
— Ben ouais.
Je suis étonné de notre perspicacité mutuelle.
— À question idiote, réponse idiote, n'est-il pas ?
Je me passerai de tout commentaire.
— Et tu viens d'où, si c'est pas indiscret ?
— Oh, euh, de Paris...
Alors, là, il faut que je réagisse tout de suite, pour ne pas laisser le pauvre garçon s'embourber dans une mouise aussi noire. Ne serai-ce que par solidarité masculine.
— Quoi ? Et tu viens te perdre ici, en Bretagne, au lycée Jules Verne ? Mais je rêve ? Aurais-tu subi un choc traumatique, récemment ?
Et là, il rigole. Personnellement, je m'horrifie. Comment je peux parler de manière aussi directe avec un parfait inconnu ? J'ai dû subir une métamorphose majeure au niveau psychologique dans la nuit, c'est sûr. Où alors quinze années (enfin, plus ou moins) de timidité maladive ont décidé de prendre la poudre d'escampette. Mieux vaut tard que jamais.
— En fait non, mon père est cadre et il vient d'être muté dans les environs. Jules Vernes, c'est le lycée le plus proche.
— Je compatis... J'imagine que ça doit être dur de quitter la civilisation pour se retrouver dans le trou du... euh l'orifice anal du monde.
J'ai quand même pas pu dire ça ?! Nom de Dieu de bouse (chacun ses exclamations) ! Il faut que j'aille direct à l'infirmerie prendre une méga dose de tranquillisants. Ensuite, il ne faut plus que je fréquente ce genre de garçons (enfin, lui en particulier, je sais pas s'il fait partie d'un « genre » particulier de garçons). Enfin, il faut que je suive une thérapie pour guérir ma schizophrénie, qui devient plutôt envahissante. Et dérangeante. Bon, je n'en suis pas encore à me taper moi-même dessus, mais on risquerait d'y arriver, si jamais ça continue comme ça. Ah, de toute façon, la cloche sonne, comprendre : un bruit totalement détestable retentit à environ deux cent milliards de décibels dans nos oreilles. Comme par hasard, nous sommes juste en dessous la cloche -si on peut appeler cette espèce d'assiette creuse renversée une cloche- et je suis tellement surpris par le hurlement de cette chose que je fais un bond d'environ trois mètre de haut. Sérieusement, ma tête s'encastre limite dans le plafond. Lui a des larmes aux yeux tant il essaye de se retenir de rire. Ça lui donne un air pincé, on dirait qu'il est constipé. Je le lui dit (encore ce naturel imprévu). Je pense que c'est le mot de trop pour lui, parce qu'il explose littéralement de rire. Moi aussi, et nous commençons à rire comme des bossus jusqu'au moment où je me rends compte qu'il faudrait peut-être qu'on aille en cours. Je lui demande donc :
— T'es en quelle classe ? Terminale, j'imagine...
— Oh, non ! Première. Mais, je ne suis pas redoublant, je fais juste un peu plus que mon âge. Enfin, c'est ce que tout le monde me dit. Et toi ?
— Première L.
— C'est vrai ?
— Ben oui.
Et voilà, on va encore s'opposer sur le fait que la S c'est mieux (parce que je parie qu'il est en S, à voir la tête qu'il fait). Et que les garçons feraient mieux d'aller en S qu'en L. Je me prépare mentalement à l'attaque. Le seul moment où mon second Moi m'aide, classant les arguments qu'il faut dire et cherchant le meilleur moyen de casser ceux de l' « adversaire ». Mais attendons.
— Çà alors, moi aussi ! Pour ne rien te cacher, je m'attendais à ce que tu sois en S et que tu critiques la L, disant que c'est pas pour les garçons, et que la S c'est vachement mieux.
Alors là, il m'en a bouché un coin. À nous deux (moi et mon second Moi), même. Comment se fait-ce ? Je rencontre donc un autre rare spécimen de garçon littéraire ? Ben José (une autre expression pourrie...) ! Si je m'attendais à ça !
— Euh Arthur ?
Je percute soudain le fait qu'il m'appelle. Avec un temps de retard, je suppute.
— Oui ?
— Rien, ça fait bien deux minutes que tu me regardes comme ça, bouche bée, et j'ai eu un peu peur de ce qui se passait.
— Nan, c'est juste que je pensais exactement la même chose que toi. Que t'étais en S, et tout...
— Tu pensais ? C'est une première !
— C'est marrant, ça. Comme quoi, partout en France, les L sont dénigrés au profit des S !
— C'est bien vrai ça ! On considère la L comme une voie de garage ! C'est la suprématie des maths !
— Mais comme tous les régimes totalitaires, celui-ci...
— ...Est voué à l'échec !, nous finissons en ch½ur.
Nous nous regardons.
— Tiens, c'est bizarre, je pensais...
— Être le seul à penser de cette manière ? Moi aussi !
— Bon, on reparlera de ça plus tard. On va où en cours ?
— Ben on commence en théorie à 9h00, aujourd'hui. Mais en fait, c'est une semaine sur deux, sinon c'est 8h00. C'est pour ça que je suis là, je me suis trompé de semaine. On a donc une heure de libre. Viens, on va au foyer, on pourra parler au chaud, en plus il y a la télé qui passe des clips.
— Je te suis.
Nous nous asseyons donc au foyer, quasiment vide à cette heure-là. Le coin que j'occupe d'habitude avec mes amis est libre, je me dirige donc automatiquement dans cette direction. Il est très bien, ce coin : juste au pied de l'espèce de petite scène, caché derrière un pilier et toujours plein de chaises, c'est un endroit d'où on peut regarder la télé en se faisant oublier des autres. Chose que je fais le plus souvent possible. Enfin, en théorie, parce que depuis ce matin, on peut dire que je fais plutôt le contraire. Toujours est-il que nous nous asseyons dans ce coin à l'abri des regards. Comme d'habitude, je prends deux chaises pour moi : une pour mes fesses, une pour mes pieds (merci pour moi, je ne suis pas gros à ce point, quoiqu'en dise mon second Moi). Comme ça, je peux dessiner comme à mon habitude : les jambes repliées devant moi pour soutenir mon trieur. Lui s'assoit timidement, jetant çà et là des regards nerveux. Je rouvre mon trieur pour reclasser les dessins. Je vois que, mine de rien, il essaye de les regarder. Je lui adresse un petit sourire et lui dit :
— Je veux bien te les montrer, mais pas tous. Peut-être plus tard. Sûrement, même, mais là je ne peux pas.
— Un peu, c'est mieux que rien. Je comprends.
C'est la première fois que quelqu'un réagit comme ça. D'habitude, les gens sont vexés que je ne veuille pas tout leur montrer. Mais lui non. Excepté ce petit sourire triste, qui m'interpelle un peu.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
Il a un petit sursaut.
— De quoi tu parles ?
En un clin d'½il, cette petite moue mélancolique disparaît. J'ai la désagréable impression qu'il fait comme moi et n'affiche qu'un masque aux autres, même à ses plus proches amis. Comme moi, cette apparence qu'il se donne à dû tomber. C'est vrai que ça doit être dur pour lui de maîtriser totalement ses émotions, en débarquant comme ça dans un milieu qu'on peut avec raison qualifier d'inconnu.
— Euh, nan rien. Attends un peu, que je mette un peu d'ordre dans tout ça, et je te les passe.
Il hoche doucement la tête et se tourne vers l'écran, le temps que je finisse de trier le paquet de feuilles que j'ai dans les bras. Je remarque ce pendant que, malgré son air neutre, ses yeux sont un peu brillants. Les yeux sont le miroir de l'âme. Intérieurement, il souffre, et je ne peux rien y faire. Du moins, pas pour l'instant, on ne se connaît pas assez. Je ne sais pas quels sont les moyens de 1) lui remonter le moral, 2) savoir ce qu'il pense vraiment, et 3), le pousser à se confier à moi. Parce que ça fait mal de le voir souffrir comme ça.
— Mère Térésa II, the Retour !
Et j'ai l'intention de le faire au plus vite, quoiqu'en dise mon autre Moi, qui disparaîtra, si j'y mets de la volonté. Je range donc rapidement mes feuilles (la force de l'habitude), laissant par mégarde dans le tas l'un des dessins que j'aurais préféré ne pas lui montrer tout de suite. Avec un enthousiasme un peu forcé, je lui donne les dessins. Je prends une petite table et rapproche ma chaise de la sienne, pour commenter chacun des dessins. Tel a été fait en quatrième, celui, c'est une amie qui me l'a donné, tu vas voir, elle dessine trop bien, et elle est super sympa, etc. Les feuilles tournent et, soudain, il tombe sur « le » dessin. J'ouvre la bouche pour parler, n'ayant pas regardé le dessin que c'était, étant donné que je jetais un coup d'½il à l'écran de la télé pour savoir de quel chanson il s'agissait. Mais je reste interdit en voyant deux garçons s'embrasser sur la feuille. Les mots se coincent dans ma gorge et forme un boule qui m'empêche de déglutir. Le silence s'éternise, rythmé par la musique de fond. Ses lèvres remuent sans rien dire. Mais je comprend un « c'était donc ça », qui me fait craindre qu'il me prenne pour un pervers homosexuel et qu'il ne veuille plus me voir. Toutefois, son visage ne laisse paraître aucune émotion. Même ses yeux expriment quelque chose qu'il m'est impossible de déchiffrer. Il tourne la page le plus naturellement possible. Sur le dessin suivant, il rompt le silence en demandant d'une voix très calme :
— C'est toi qui l'a fait, celui-là ? On ne reconnaît pas ton coup de crayon.
Je le bénis intérieurement. Et souris. C'est vraiment très sympa de sa part.
— Nan, c'est une autre amie qui me l'a fait. Elle par contre, est en S, fais-je, en espérant qu'il percevra dans mon regard toute la gratitude que je lui voue. Son rire détend définitivement l'atmosphère.
— Et vous ne vous tapez pas dessus ?
— Tu veux rire ? Pour qu'elle me tue à coup de fonctions exponentielles ou d'équations à quarante-douze variables au moins ? Merci bien !
Nous rions en ch½ur, célébrant ainsi notre amitié nouvelle et basée aussi solidement. Lorsqu'il a fini, il me demande de me parler de mes amis. Je lui parle alors de Marie-Catherine, qui adore le Japon, et qui nous a plus ou moins convaincus de le faire aussi, de sa passion pour les Dir-en-Grey, de ses cheveux qui changent souvent de couleur, et surtout de ses dessins, réalisés à vitesse grand V, mais avec un coup de main dont la précision n'avait d'égale que la souplesse et la finesse. Il y a aussi Morgane, qui change aussi de couleur de cheveux de temps en temps, et qui dessine aussi, mais qui écrit, surtout. Et quelle plume elle a ! Tel est le trio que nous formons en classe de première L. Mais je lui parle aussi de Morgane, une autre, avec qui je m'entends très bien pour descendre les maths (et disciplines associées), Marie-Cécile, dans sa classe, toujours là si on a besoin de compulser le dernier « One » sorti ou en cas de besoin pressant de crédit, ou encore pour critiquer l'actrice Emma Watson, qui a détruit le personnage d'Hermione, en la transformant en « fille au m½urs légères ». Elle et Morgane (celle qui est dans sa classe) sont très liées, et on peut sans se tromper les qualifier d'inséparables. Il y a aussi Astrid, qui est donc en S, mais qui parvient à garder un mental de L à ses heures, et qui reste une bonne amie. Puis je sors du strict cadre du lycée et décide de lui parler de Sophie, partie dans une grande ville au lycée, et avec qui j'entretiens des relations fraternelles. Là, il m'interrompt en riant :
— Eh ben dis moi, tu ne connais que des filles ! Tu te construis un harem ?
— En fait non, c'est juste que j'avais plus de mal à partager les passions prosaïques des garçons au collège, et je reste attaché à mes amis. Mais il y a Sébastien, le seul et unique garçon, bien qui lui non plus ne soit plus ici : il est parti dans la même ville que Sophie, bien que dans un autre lycée. Le seul qui ait réussi à filtrer la protection que j'avais érigé. Mais au lycée, les relations sont plus faciles, et il y a des amis du collège que je vois encore, je m'en suis fait de nouveaux. Et puis, tu verras, la classe est vraiment sympa, et tu y seras bien intégré. Les L ne sont pas réputés pour être les plus ouverts d'esprit pour rien !
Il a un éclat de rire nerveux et se tortille un peu sur sa chaise, comme si j'avais touché le point sensible. Je ne relève pas, espérant qu'il m'en parlera plus tard.
— Compte là-dessus ! Comme s'il allait vouloir rester avec toi ! Tu es bien naïf mon pauvre.
— Et toi, parle-moi un peu de toi. Si ça ne te dérange pas, toutefois. Si tu veux, on peut remettre cette discussion à plus tard, tu veux peut-être vi...
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# Posté le lundi 10 août 2009 18:13

Modifié le lundi 10 août 2009 18:24